Le financement, l’atteinte d’un équilibre, puis de bénéfices sont le Saint-Graal des médias en ligne. Quand je parle de médias en ligne, je ratisse large : du blog persoprofessionnel comme Presse-citron au pure player comme Rue89 ou encore au webzine spécialisé à plusieurs rédacteurs comme Le Journal du Geek, tous cherchent à rentabiliser leur travail et leur audience tout en gardant leur indépendance éditoriale.

rue89 A propos des médias en ligne, des revenus et des subventions

Certains, comme Mediapart ou Arrêt sur Images ont choisi la voie du modèle payant sur abonnement et affirment « arriver à l’équilibre », ce qui reste une notion encore assez vague. D’autres, comme Rue89, fonctionnent sur un modèle équivalent à celui que pratique votre modeste serviteur : la moitié du chiffre d’affaires est générée par les recettes publicitaires, l’autre moitié par des prestations « hors-média » liées directement à l’activité et aux domaines de compétences, comme le conseil, la formation ou encore diverses prestations web.

Une chose est sûre : avec l’émergence des pure players dans le monde des médias en ligne français, personne ne roule sur l’or, et les rédactions se serrent encore la ceinture en attendant des jours meilleurs.

Cependant quelques-uns semblent se débrouiller un peu mieux que d’autres, et l’observation de certains chiffres, mais aussi de certaines pratiques, amène quelques remarques, quand ce ne sont pas des interrogations.

Pour créer un site d’information connu, il vaut mieux d’abord être connu et créer ensuite son site

Quand Rue89 a été lancé en 2007, j’ai été très étonné – et, j’avoue, un peu agacé – par la couverture médiatique dont ce « nouveau blog d’information » a bénéficié du fait que ses fondateurs étaient des anciens de Libération. Du coup la » filiation » a fonctionné à plein, l’effet de halo aussi, et Rue89 a tout des suite pu compter sur un afflux important de backlinks et de citations sur le web mais également dans les médias classiques. Ajoutez à cela le fait que Pierre Haski tenait une chronique quotidienne signée « Rue89″ sur Europe 1 le matin dans la session d’information la plus écoutée, et vous pouvez dire que son bébé était bien né, et que les bonnes fées du copinage se penchaient avec beaucoup de bienveillance sur son berceau. Cette remarque vaut également pour @si (Daniel Schneidermann), Mediapart (Edwy Plenel) et même Slate (Jean-Marie Colombani), mais dans une moindre mesure car on ne peut reprocher à ces trois derniers leur notoriété et leur légitimité de journalistes et d’hommes de média, que l’on partage ou pas leurs opinions.

L’indépendance n’est apparemment pas contradictoire avec… la dépendance aux deniers publics

Vous avez déjà entendu parler du fonds d’aide au développement des services de presse en ligne (fonds SPEL) ? Il s’agit d’un budget créé fin 2009 par le gouvernement pour aider au financement et au développement de la presse en ligne. Doté de 60 millions d’euros sur 3 ans, il est versé pour 80% sous forme de subventions et pour 20% sous forme d’avances remboursables (prêts). Les éditeurs de contenu en ligne peuvent en bénéficier, à condition de satisfaire une série de critères. Si vous éditez un blog et que vous en faites votre activité principale (c’est mon cas), vous y avez peut-être droit. Il semblerait cependant qu’ici aussi certains se débrouillent mieux que d’autres. Dans la première enveloppe de 20 millions d’euros débloquée fin 2009, on retrouve comme par hasard dans les bénéficiaires nos mêmes compères :  Rue89 a touché 249 000 euros, Mediapart 200 000 euros et Slate.fr 199 000 euros. Oui, vous avez bien lu : Mediapart, le site qui tire à boulets rouges sur le gouvernement, mais qui ne crache pas sur un petit chèque de 200 000 euros… du même gouvernement. Ou de l’état, comme vous voulez. L’argent n’a pas d’odeur, n’est-ce pas. Attention : si le sujet peut faire polémique, le principe de ces subventions ne me choque pas plus que cela – l’éthique est parfois soluble dans le réalisme économique – mais il y a quelque-chose qui me dérange un peu dans le fonctionnement : à part les sites en questions, qui était au courant de la création de ce fonds ? Certainement pas les blogueurs comme vous et moi, qui pourraient pourtant être concernés au premier chef. Personnellement j’ai appris l’existence de ces subventions après leur attribution pour l’exercice 2009/2010. Ce qui laisse penser que les sites d’information et d’opinion continuent à cultiver une proximité avec le pouvoir ou du moins avec les institutions que j’aurais crue pourtant avoir volé en éclats avec l’émergence du web. Tout cela sent un peu les petits partages entre amis. Moralité, si tu veux les bonnes infos et tirer deux trois subsides de l’état, mieux vaut être journaliste politique à Paris que blogueur à Mouilleron-le-Captif. Notez que @si, davantage en accord avec sa ligne éditoriale, a décidé de ne pas solliciter les aides d’état. Moi non plus.

Les pure players ressemblent déjà à des institutions

Si l’on met de côté Le Post, qui est un cas un peu à part avec une ligne éditoriale qui privilégie le fait divers et l’actualité à chaud, Rue89 et consorts sont déjà devenus des « marques média ». Arrivés sur le web « par le haut » (voir : Slate.fr, modestement), même si leur format privilégie les outils participatifs et sociaux nés avec les blogs et le Web 2.0, ils ne jouent plus dans la même cour que ces derniers. Ce qui explique peut-être également leur capacité à attirer davantage les annonceurs, et ceux qui paient le mieux. Si je reprends l’exemple de Rue89, le site réalise environ 60.000 euros de chiffre d’affaire publicitaire mensuel pour 1 million de visiteurs uniques. Si l’on fait un calcul simple (et peut-être simpliste, mais c’est un ratio comme un autre et il en faut bien un), cela donne un revenu de 0,06 euro par visiteur. Rapporté à un blog qui recevrait 300.000 visiteurs uniques, cela représenterait un CA mensuel de 18.000 euros. Je connais beaucoup de blogs qui font 300.000 visiteurs uniques, mais pas un seul qui réalise un tel chiffre d’affaires, très loin de là. Pas de ce côté-ci de l’Atlantique en tout cas.  Si c’est votre cas faites-moi signe, ça m’intéresse de faire un billet sur le sujet.

Les pure players, pourtant plus récents dans le PIF (Paysage Internet Français) sont donc déjà des institutions, avec tous les symptômes inhérents : citations fréquentes dans les média, regard bienveillant des journalistes de presse traditionnelle qui les reconnaissent comme les leurs, critique des hommes politiques (c’est généralement bon signe…). De quoi rassurer les annonceurs, qui voient parfois le web avec une certaine méfiance, comme l’explique très bien Jean-Nicolas Reyt : Pourquoi les marques continuent-elles de favoriser les médias les moins influents ? Attention : je ne dis pas que les pure players d’information ne sont pas influents, je dis que de par leur positionnement et leur actionnariat ils ont rapidement acquis une aura qui les rapproche des médias traditionnels. Tant mieux pour eux après tout.

Des modèles économiques fragiles et des ratios de rentabilité étonnants

Rue89 (décidément) annonçait quelques mois après son lancement espérer arriver à l’équilibre en 2010. Bon finalement ce sera 2011. La deuxième levée de fonds de 740.000 euros auprès d’investisseurs privés, ajoutée à la subvention d’état, a bien aidé (presque 1 million en tout), ça met un peu de beurre dans les épinards). Mais si l’on y regarde de plus près, on peut encore s’interroger sur les modèles d’affaires des sites d’information en ligne

Rue89 a réalisé 800.000 euros de chiffre d’affaires en 2009 et emploie 20 salariés en CDI. Si l’on applique le ratio habituel de 45% de charges avant impôts et salaires pour une entreprise, il reste 440.000 euros pour faire tourner la boîte et verser les salaires. En supposant que cette somme soit uniquement allouée à la masse salariale (ce qui n’est forcément pas le cas), cela représente un salaire annuel brut de 22.000 euros par collaborateur. Ce qui laisse à peine un smic net. D’où des pertes au bilan. Ce que peut difficilement se permettre un blogueur indépendant.

Côté modèle payant – qui à mon avis correspond davantage à un un engagement militant et à un subventionnement de cœur et d’opinion des lecteurs qu’à une réalité économique – @si annonçait début 2010 parvenir à l’équilibre avec près de 30.000 abonnés à 35 euros par an, ce qui représente un chiffre d’affaires un peu supérieur à celui de Rue89, soit un peu plus d’1 million d’euros, avec une petite équipe de huit personnes (source : Gilles Klein, qui fait partie de l’équipe @si).

Mais le cas le plus étonnant reste celui d’Electron Libre, au sujet duquel j’ai découvert cette information récemment dans le blog Tic et Net de l’Express, passé inaperçue dans la blogosphère, et qui pourtant devrait susciter quelques réactions :

« Après Rue89, Mediapart et Bakchich, un nouveau site d’information géré par un ancien journaliste de la presse papier vient de lever de l’argent. Pour sa première levée de fonds, Electron Libre a été valorisé un peu plus de 600.000 euros et a engrangé 200.000 euros auprès d’une dizaine d’investisseurs venus notamment du monde de la culture et d’Internet (…)
Ouvert depuis février 2008, Electron Libre enregistre aujourd’hui autour de 100.000 visiteurs uniques par mois.
« 

Donc vous avez bien lu : voici un site – intéressant au demeurant, là n’est pas la question -  lancé il y a à peine plus de deux ans, qui reçoit environ 100.000 visiteurs uniques mensuels (belle performance, soit dit en passant après 24 mois d’existence), et qui emploie huit personnes dont cinq pigistes pour un chiffre d’affaires d’environ 100.000 euros annuels. Je vous laisse faire les calculs[1]. Et constater que là encore, nous avons dans les fondateurs un ex-journaliste d’un grand titre de presse. Moralité (bis) : pour lever des fonds il vaut mieux être nombreux et brûler du cash que seul et bénéficiaire. Drôle de système.

Voilà un peu ce qui me gêne dans ce type de modèle : la pérennité d’un site d’infos semble parfois moins dépendre de la qualité de son contenu et de certaines compétences en SEO/Webmarketing que de la capacité de ses fondateurs à lever des fonds ou à tirer des subventions. Je crains que cette façon de fonctionner ne révèle à terme des fondations très fragiles et ne provoque un effondrement tel un château de carte de certains médias en ligne, quand les actionnaires en auront assez de remettre au pot et siffleront la fin de la partie. Mais je suis aussi pragmatique : si la presse en ligne a encore besoin de financements externes pour assurer son développement et arriver à l’équilibre, soit, aidons-là.

De bric et de broc

On le voit, le modèle économique des sites de contenu et d’information en ligne français est loin d’être encore défini, et il est constitué aujourd’hui de bric et de broc : un peu de capitaux propres, un peu de pub, un peu de revenus hors médias, un soupçon de subventions, une pincée de levées de fonds et un saupoudrage d’abonnements. Auxquels on pourra éventuellement ajouter des revenus tirés de telle application iPad, à condition qu’elle en vaille vraiment le coup, ou d’autres à inventer sur un modèle freemium avec des goodies de valeur réservés à ceux qui souscrivent à une offre payante. le Huffington Post français reste encore à inventer.

[1]Avec de tels ratios Presse-citron serait valorisé à 3 millions d’euros et pourrait lever près d’un million pour son développement. Il faudra que je pense à faire le tour des investisseurs (et des subventions) un jour moi, j’suis con :-)