[détox] Le Quatre Heures, un site qui raconte des histoires

Le Quatre Heures est ce que l’on appelle un slow media, un site qui se détache de l’actualité quotidienne pour proposer un contenu différent, plus long et plus visuel. Au travers de ce journal, on peut voir l’évolution, voire la mutation, du métier et l’émergence d’une génération de journalistes entrepreneurs.

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Troisième épisode de notre nouvelle rubrique « Détox : comprendre la mutation numérique dans les médias ». Cette série d’articles publiés un vendredi sur deux à 15h (de la lecture pour le weekend) tente de décrypter, comprendre et expliquer l’impact d’internet et du mobile dans l’évolution de l’information et des médias.

Je me lève et j’allume mon ordinateur, c’est la première chose que je fais en allant chercher mon café le matin. Quand j’attends une information importante, j’allume et je vérifie mes mails avant même d’aller chercher mon café.

Ces phrases, tirées du livre Diversité et vulnérabilité dans les usages des TIC de Véronique Laurent, peut résumer à elle seule notre rapport au web et à l’information. Ce besoin d’être relié au monde, de ne pas laisser la moindre miette d’actualité immédiate. Cette nécessité de consulter nos e-mails ou de faire de la veille en deviendrait même compulsif. On a besoin d’être informé et d’informer les autres, on lit puis on partage, on lit encore et on partage encore.

Les sites d’information, les blogs, les profils de réseaux sociaux ont tendance à se ressembler. Bien entendu, on ne peut pas inventer un nouveau design tous les jours, il y a certaines normes à respecter et des technologies auxquelles se plier. Bien entendu, on ne peut pas inventer de nouvelles informations toutes les minutes, on reprend donc ce qui a été publié en tentant d’y ajouter son propre style : critique, informatif, enthousiaste, suspicieux… Bien entendu, internet a toujours été considéré comme le média de l’instantané, laissant à la télévision, la radio ou la presse le loisir ou le luxe de s’épancher un peu plus sur les nouvelles. On dit que les écrans ne sont pas forcément adaptés à des phases de lecture longue. Ou que les internautes lisent en diagonale, ne regardent que les images ou cliquent sur d’autres liens. En clair : ils ne sont pas assez attentifs. C’est une partie de la vérité. C’est peut-être en train de changer. C’est en tout cas très certainement en train d’évoluer. Certains journalistes en sont convaincus et proposent une autre façon de lire sur le web.

Le Quatre Heures : la forme au service du fond

Lorsqu’on leur propose d’imaginer le média de demain, Estelle Faure, Romain Jeanticou, Charles-Henry Groulx, Amélie Mougey, Benoît Berthelot et Laurène Daycard imaginent le Quatre Heures. « On avait la volonté de raconter le monde comme moyen d’informer »Â explique Romain. « C’était aussi un retour au journalisme à l’ancienne, une façon de redonner ses lettres de noblesse au reportage avec un mélange de classicisme littéraire et de modernité avec le multimédia. On était convaincu que la forme devait servir le fond. » Autrement dit, on sort un peu des normes imposées par le web et ses sites d’actualité qui produisent plusieurs dizaines d’articles par jour avec un format bien précis (nombre de mots nécessaires au référencement, mots clés renvoyant à d’autres articles, liens internes et externes, etc.).

« Il y avait un côté frustrant de ne pas avoir assez de temps pour faire du terrain »

Le Quatre Heures commence à prendre forme et sera donc un site entièrement consacré au long format. On est en 2013 et un autre site commence à faire parler de lui car il se démarque par ses articles longs : Snowfall, du New York Times. « On a lancé la première version du site pendant nos études au CFJ (Centre de Formation des Journalistes, ndlr) avec l’objectif d’immerger le lecteur dans nos récits, de prendre à contrepied les tendances du web de l’école » renchérit Romain. Il y a trois ans, leur web de demain était donc le web tranquille d’aujourd’hui. Celui qui se détache du flux d’actualité en continu. « Après nos études, nous avons eu d’autres expériences professionnelles au sein de rédactions de journaux historiques. Il y avait un côté frustrant de ne pas avoir assez de temps pour faire du terrain et traiter d’autres sujets que l’actualité brûlante. On avait finalement toujours cette idée de raconter des histoires et de ne pas laisser de côté un projet qui nous tenait à coeur ».

Ils sont aujourd’hui six personnes à avoir continué l’aventure du Quatre Heures. « Personne n’est à temps plein, on est tous journalistes ou pigistes pour d’autres rédactions. Mais on a quand même réussi à sortir une nouvelle version du site en mai 2014. On a aussi reçu les prix Club de la presse de Lyon 2014 et Média Maker 2015 qui nous ont permis d’être incubé et de réfléchir à une restructuration du site mais aussi à améliorer les aspects marketing et communication ».

Des reportages grand format

Tous les mois, le Quatre Heures propose donc un reportage long format sur des thèmes variés et pas forcément en rapport avec l’actualité brûlante. Pour vous donner une idée, l’histoire du mois de mars concerne la cité où a été tournée le film Dheepan de Jacques Audiard dont voici l’introduction :

Plaque tournante du trafic de drogue au début des années 2000, décor du très violent film Dheepan de Jacques Audiard (Palme d’or du dernier Festival de Cannes), la cité de La Coudraie évoque les guerres de gangs et l’insécurité. Comme pour démentir la caricature, le quartier est aujourd’hui un modèle de participation citoyenne. Dans les pas d’Emrah, jeune homme assagi et choisi comme figurant pour le film, plongée dans les coulisses d’un décor en voie de démolition.

L’introduction donne le ton de l’article et il s’en suit une série d’interview, de photos, de vidéos et d’extraits du film qui viennent illustrer l’article, le faire vivre et lui donner son ton particulier. Le mois précédent, le site mettait en avant la pollution des fleuves en Guyane tandis que le mois de janvier était consacré à la Confrérie des Charitables.
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Image d’introduction du nouvel article du Quatre Heures

Entre deux articles, la forme change et comme le dit Amélie, journaliste à Terra-Éco et cofondatrice du Quatre Heures dans l’émission Le Secret des Sources dans France Culture, le site se veut être un laboratoire d’idées. Les journalistes deviennent des raconteurs d’histoires qui se servent des contenus multimédia du web. « On va réfléchir pour chaque information quelle est la meilleure manière de le dire. S’il y a beaucoup d’émotion, si c’est une scène vivante on privilégie la vidéo, si on a besoin de poser les choses, d’expliquer on revient au texte. On apprend à ne plus penser presse écrite, télé ou radio mais à imbriquer tout ça. C’est un vrai défi et c’est assez stimulant intellectuellement de se demander comment on va pouvoir attraper le lecteur de la meilleure manière avec le panel d’outils à disposition ». En général, la mise en forme de l’article se fait en binôme : une personne sur le texte, une autre sur le multimédia.

Amélie explique que la volonté des fondateurs était de « s’éloigner des contenus fragmentés du web, difficiles à retenir, et de remettre les personnages au centre des articles ». Si un sujet de société est traité, alors il l’est à travers les yeux d’une personne et son point de vue est raconté. Car comme l’explique Romain, « ce que les gens retiennent, ce sont les histoires« . Et pas forcément les histoires qui viennent d’ailleurs ! Au début, les journalistes du Quatre Heures ont fait le choix de partir à l’étranger et de raconter ce qu’il se passait dans le monde. Cet aspect grand reporter a permis aux rédacteurs d’affiner leur style, d’apprendre pour au final finir par revenir petit à petit à des récits plus proches de nous et de la France.

Aujourd’hui, le Quatre Heures compte plus de 1000 abonnés et de nombreux pigistes. « Tout le monde peut proposer un article. Une fois accepté, on travaille avec les rédacteurs sur la forme, savoir comment raconter l’histoire et quel contenu multimédia, images et vidéos, mettre en avant, toujours au service du fond ».

Pour la petite anecdote, le nom « Le Quatre Heures » est venue des heures de publication : tous les mercredis, à 16h. « Une bonne heure pour lire un article long dans son canapé, avec une tasse de chocolat » ajoute Romain. Tous les premiers mercredis du mois, on passe du goûter à l’apéro avec les membres de la rédaction. « Un rendez-vous physique pour créer du lien et rencontrer nos lecteurs ».

Pour aller plus loin dans la découverte du Quatre Heures, je vous invite à écouter cet excellent reportage de France Culture. Et si vous êtes gourmands d’actualité, vous pouvez vous abonner au Quatre Heures pour 19,80€/an ou 2€/mois.

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