[détox] Séries TV, culture et modes de consommation

Spectateurs exigeants, culture voire addiction : les séries TV ont, au fil des années, pris de plus en plus de place dans la culture populaire et su imposer de nouveaux modes de consommation.

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Nouvel épisode de [détox] et nous allons parler de télévision et plus particulièrement de séries. Nous sommes nombreux aujourd’hui à consacrer plusieurs heures par semaine ou par jour à la visualisation de séries, ce qui a donné naissance à des pratiques et des comportements nouveaux souvent liés à Internet.

>> Retrouvez nos précédents articles de la série [détox]

Coup d’œil dans le rétro

Les séries débarquent en France au début des années 80 alors que de l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique, ce format court télévisuel existe depuis plusieurs années déjà. À cette époque, le choix est encore assez réduit et les productions locales. Les mentalités commencent à évoluer lorsque nous parviennent dans les années 90 des séries tout juste sorties des studios américains : Alerte à Malibu, Dallas ou encore Beverly Hills. La mode des séries commence alors.

Bien entendu, tout est pensé pour que les séries touchent de manière très précise leur audimat. Les heures de diffusion sont réfléchies pour que chacun puisse voir sa série préférée (et oui, il n’y avait pas encore de VOD… sombre époque). Les célèbres Feux de l’Amour trouvent leur place dans la matinée ou au milieu de l’après-midi, afin de fidéliser les « ménagères ». Le soir, place au feuilleton familial qui doit être un moment de détente pour les parents et les enfants. On retrouve alors notre cher Colombo qui va mener l’enquête et nous faire rire en parlant de sa femme. Un autre type de format fait aussi parler de lui à l’époque : le format sitcom, dont le meilleur exemple est la série Friends. Les spectateurs peuvent se projeter dans cette série qui traite de sujets comme l’amour, le sexe et le travail, tout en rêvant secrètement de faire partie de cette bande d’amis. Le dernier épisode de la série réussira d’ailleurs le tour de force de rassembler 52 millions de spectateurs autour du poste de télévision.

Succès et exigence

Pour illustrer la place des séries dans notre culture populaire, il suffit de regarder les grilles TV actuelles : les séries sont autant présentes que les films en prime time. Si la télévision n’est pas forcément le média que privilégient tous les fans de série, il permet en revanche de prendre la température au niveau des tendances. On est donc passé, en quelques années, d’une diffusion en début de soirée (ou en prime time hebdomadaire pour les séries les plus importantes) à une diffusion massive à même de concurrencer les films.

Face à cette évolution, les producteurs ont bien conscience que le public est de plus en plus exigeant. Les séries formatées, à l’instar de Les Experts qui est, avec quelques autres séries policières historiques, un peu l’exception qui confirme la règle, attirent de moins en moins les spectateurs. Le meilleur exemple des nouvelles exigences des consommateurs de séries a bien entendu été la série Breaking Bad, qui a su se démarquer (à l’époque) par son esthétisme, son faux rythme, la construction des personnages et surtout le fait que chaque épisode ne se suffisait pas à lui-même mais représentait une avancée dans le scénario global de la série. Les personnages ne représentent le bien ou le mal absolu mais ont tous leur part d’ombre et sont, dans un sens, plus proches de nous. On peut plus facilement s’identifier à eux ou avoir de l’empathie pour eux.

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Trop de séries ?

Pour donner quelques chiffres quant à la place des séries de notre quotidien, prenons l’exemple de Netflix. La célèbre plateforme de streaming payant par abonnement a constaté, via différentes études, que le temps moyen que ses 81 millions d’abonnés passent à visionner des séries est de 2 heures par jour et qu’ils ont besoin d’une semaine pour venir à bout d’une saison entière. D’ailleurs, à l’instar d’autres phénomènes culturels, le visionnage de série a fait naître tout un tas de nouveau comportements comme le marathon (bon je l’avoue, cela existait déjà avec les films mais le phénomène s’est popularisé avec les séries). Par exemple, les rédacteurs du site ComicsBlog n’ont pas hésité à réaliser un marathon Daredevil saison 2 lors de la mise à disposition de la série sur Netflix pour enchaîner avec un podcast sur cette nouvelle saison dans la foulée.

Le phénomène a pris tellement d’ampleur qu’il dépasse le simple cadre du triangle magique maison, canapé et télévision. « Les séries sont omniprésentes. Prenons l’exemple de la machine à café : à la machine à café, si l’auditoire est mixe, on va parler des événements sportifs du moment, peut-être de politique et après les séries vont arriver. Il suffit de prendre n’importe quel transport en commun en France ou à l’étranger pour se rendre compte que les gens regardent sur leur téléphone portable, qu’ils en parlent entre eux, explique Pierre Langlais, journaliste et critique de séries pour le magazine culturel TéléramaIl y a des séries comme Game of Thrones : si vous ne voulez pas qu’on vous raconte la suite de l’histoire, il vaut mieux écouter de la musique, parce que c’est une discussion permanente ».

Différents canaux, différents publics

Comment expliquer ce phénomène ? La multiplication des canaux de distribution et est la principale explication. Les amateurs de série ont souvent plusieurs modes de consommation audiovisuelle. Ils combinent ainsi un abonnement à Canal +, Netflix ou OCS et des sites de téléchargement et de streaming. L’offre est conséquente mais n’a finalement jamais été aussi accessible. C’est d’ailleurs cette multiplication des sources qui contribue au succès des séries, notamment quand certaines séries américaines ne sortent pas en France et sont uniquement disponibles sur le web. Le visionnage en ligne et le téléchargement aident à faire connaître certaines productions et le streaming, contrairement à ce qu’on pensait il y a quelques années, n’a pas tué pas la télévision mais l’a obligé à se réinventer. Simplement, ces nouvelles séries post-années 2000 sont avant tout des succès du web. « Internet a bouleversé la consommation des séries, l’écriture des séries car financièrement ce sont des enjeux qui sont clés. L’importance de Netflix en France, qui croît sans cesse, a un impact sur la façon dont les gens vont consommer » continue Pierre Langlais.

Le mot sériephile est complexe car il sous-entend une multitude de pratiques

Bien entendu, le visionnage « classique » existe toujours et des chaînes comme Canal + ou celles de la TNT continuent de proposer des séries en prime time à un rythme hebdomadaire. « Il y a une majorité du public qui est un public de consommation modéré et se content d’allumer la télévision sans passer par le visionnage en ligne ou les rediffusions. Ils vont alors se concentrer sur les séries de prime time de TF1, vont aller regarder Plus Belle La Vie ou ce qui se passe sur M6, des choses qui ne sont pas forcément les mêmes que ce que les spécialistes des séries vont aller chercher. On a aussi des gens qui sont fans d’une ou deux séries comme par exemple Mentalist ou The Big Bang Theory et qui vont regarder tous les épisodes sans pour autant chercher à voir des dizaines d’autres séries ». Des productions télévisuelles qui se consomment donc de façon différente en fonction des profils et des attentes mais touche bel et bien la plupart des gens.

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Addiction et comportement

Le terme d’addiction est, comme pour les jeux vidéo par exemple, à utiliser avec des pincettes. Pourtant, de nombreux spectateurs ont du mal à « décrocher » de certaines séries ou en consomment à un rythme effréné. Pour François Jost, sémiologue, professeur à l’Université Paris-III et directeur du Centre d’études sur les images et les sons médiatiques, « les séries sont des explications du monde, des explications de nos comportements. Elles sont des pourvoyeuses de savoir, et c’est ce savoir qui “scotche”. On apprend à la fois des choses de l’ordre de l’encyclopédie mais on apprend surtout comment se comporter ». De plus, la façon dont l’histoire est racontée sur plusieurs épisodes (contrairement aux séries plus anciennes qui, comme je l’ai écrit plus haut, proposent des épisodes qui se suffisent à eux-mêmes) rend la série attachante et pousse le spectateur à aller au bout de la saison, voire à pratiquer le binge-watching.

Comme l’explique le professeur Jost, les séries permettent de développer son savoir et sa culture. C’est aussi un moyen de partager avec tout le monde et donc de se faire une place en société. Difficile d’intégrer les conversations lorsqu’on n’a pas vu certaines séries érigées au rang de « classique » ou d’échapper aux discussions sur les réseaux sociaux. Et pour ceux qui souhaitent prendre le temps de visionner, il devient difficile d’éviter les spoilers en restant connecté. Si chacun est libre de consommer à son rythme, le phénomène prend malgré tout de l’ampleur et peut nous pousser à consommer toujours plus vite et toujours plus.

Au final les séries, peut-être plus que tout autre divertissement audiovisuel, ont changé notre rapport à la consommation et à la télévision. D’ailleurs, si tout au long de ces articles j’ai parlé du « phénomène des séries TV », on peut admettre aujourd’hui que ce n’en est plus un et que les séries font désormais partie de notre quotidien et de notre culture. Et, alors que le cinéma pouvait influencer les séries, on peut peut-être observer l’effet l’inverse. Par exemple, les films de Marvel Studios sont chacun indépendants mais font partie d’un univers vaste et connecté, comme différentes composantes d’une histoire plus grande que le film lui-même et dont on a envie de tout connaître. À quand la mise en place de cinéma dédiés aux séries ?

Sinon, vous savez s’il est possible de s’échapper de prison grâce à un immense tatouage dans le dos, de survivre à une horde de zombies et d’assumer le fait qu’on est peut-être le fils illégitime d’un roi, le tout en claquant des doigts ? Allez, à dans 15 jours !

Crédit Photo : Visual Hunt, Pawel Maryanov et Esther Vargas.


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