J’ai souvent entendu les acteurs de cinéma regretter de ne pas connaître le frisson de la scène et de la confrontation directe avec le public, privilège du comédien de théatre.
Il en va finalement de même avec les media traditionnels, et notamment la presse écrite : vu de notre fenêtre d’internautes actifs, blogueurs, habitués des forums, des réseaux sociaux et membres de diverses communautés, il n’est de richesse que dans les échanges et les confrontations de points de vue que suscite l’information.

libe commentaires Et la presse découvrit linteractivité



D’ou cette question : mais comment faisions-nous avant, quand personne n’avait la possibilité de donner son avis ?
Et surtout, comment faisaient les journalistes, les éditorialistes, les rédacteurs en chef ?
Ils ne faisaient pas : ils diffusaient l’information depuis la bulle confortable hyperactive (et enfummée) d’une salle de rédaction, sans se soucier d’avoir à subir la critique ou la contradiction, la seule fenêtre d’interactivité étant réduite la plupart du temps à un quart de page nommé Courrier des lecteurs dans lequel les missives publiées étaient soigneusement sélectionnées parmi celles qui caressaient le journal dans le sens du poil.
La presse traditionnelle était aux blogs ce que l’acteur de cinéma est au comédien de théatre : un media éloigné de son public, souvent muré dans sa tour d’ivoire.
Ce qui a certainement contribué à creuser peu à peu un fossé entre le public et les journalistes, accusés (parfois à tort) de vivre dans une sorte de microcosme éloigné des réalités. D’ou crise de confiance, perte de crédibilité…

Puis sont arrivés les blogs et les réseaux sociaux.
Cette lame de fond éditoriale – bien sûr de qualité très inégale – a provoqué une petite révolution culturelle passée presque inaperçue et pourtant si importante : les éditions en ligne des grands quotidiens ont tous ouvert progressivement leurs colonnes aux commentaires des internautes.
C’est Libération qui s’y est collé en premier, puis Le Monde et le Figaro ont suivi, ajoutant une pincée 2.0 dans leur ligne éditoriale.
Quelle audace ! Les faits allaient pouvoir être contestés, discutés, et les journalistes enfin confrontés à leur lectorat.
Les journalistes allaient monter sur les planches ! D’acteurs de studio ils allaient devenir comédiens.

Je me suis livré à une petite analyse de la façon dont les trois principaux quotidiens français gèrent l’interactivité avec leurs lecteurs, et j’ai été finalement assez agréablement surpris par ce qui est proposé :

Libération :

  • Commentaires possibles sans inscription, mais modérés avant publication.
  • Pas de possibilité d’alerter un modérateur (normal, voir au-dessus)
  • La modération intervient apparemment par blocs et non pas au fil des commentaires.
  • Commentaires classés par ordre rétrochronologique et affichés au nombre de 10 par page
  • Chaque commentaire comporte un titre (obligatoire)
  • 2000 caractères autorisés par commentaire, esprit de synthèse recommandé et bavards s’abstenir
  • A noter aussi : le forum de libération et ses débats thématiques, bonne façon de prolonger les discussions

Le Monde :

  • Commentaires possibles uniquement si on est abonné (6 Euros par mois)
  • L’accès à la lecture des commentaires n’est pas très intutive : le lien vers les réactions est planqué dans un bloc à droite et le nombre de commentaires n’apparaît pas sous le titre ou le résumé de l’article en une contrairement à Libération ou au Figaro. Pas très convivial.
  • Plusieurs options sont proposées en regard de chaque article : régler la taille du texte, classer l’article (réservé aux abonnés), imprimer, envoyer par email, recommander, citer cet article sur votre blog et réagir
  • Je n’ai pas trop compris le fonctionnement de l’option Recommander. Je ne vois rien sur la page d’accueil qui s’y rapporte
  • La fonction Citer sur votre blog est intéressante, bien ficelée et ouverte à tous

Le Figaro :

  • C’est le plus "ouvert" : pas d’inscription, pas de modération à priori, vos commentaires sont publiés instantanément comme sur un bon vieux blog, mais peuvent être bien sûr modérés après publication
  • Titre obligatoire (c’est bizarre cette manie de nous contraindre à mettre un titre à une réponse)
  • L’organisation des commentaires est également de 10 par page, rétrochronologique mais pas très pratique : quand vous cliquez sur le titre d’un commentaire pour le lire en entier, vous n’arrivez pas directement sur ce dernier mais sur une page entière qui s’ouvre en pop-up dans laquelle chaque commentaire est lié par une ancre. Il arrive même que le commentaire sur lequel vous avez cliqué ne figure pas dans la page. Bizarre…

Quelques remarques :

- Les trois sites appliquent la même règle de présentation des commentaires par ordre rétrochronologique (le plus récent en premier). C’est contraire à ce qui se pratique sur les blogs ou dans les forums et pour tout dire assez déroutant. Je n’aime pas du tout, cette présentation me conduit souvent à abandonner rapidement la lecture des commentaires car je perds le fil.
- Les contributions des internautes sont nombreuses, contradictoires, généralement de qualité, et les modérateurs semblent accepter la critique dans les commentaires
- En revanche je déplore que les discussions se fassent exclusivement entre les lecteurs : je n’ai jamais vu un éditeur des journaux en question, et encore moins l’auteur d’un article, intervenir dans les commentaires. Cela correspond-il à une directive ou à des lignes de conduite individuelles ?
On aimerait parfois voir un journaliste intervenir dans le débat que son article a suscité, mais c’est peut-être encore trop en demander.

Et vous, quels sont vos rapports avec les sites des journaux de presse écrite ?