Free vs. Google : l’explosion programmée du modèle internet ?

Plus qu’une mesure destinée à améliorer le confort de lecture des internautes, le blocage des pubs est avant tout une bataille supplémentaire dans la guerre qui oppose Free à Google. Explications.

Article rédigé par Gautier Veltri, qui a découvert l’informatique avec les minitels et les modems crissants pour se connecter au 56K, et suit depuis l’actualité d’internet et des nouvelles technologies.

Comme vous l’avez déjà certainement lu ici, Free a fait parler de lui en bloquant les publicités pendant quelques jours sur les machines d’une partie de ses abonnés. Essayons de décrypter la situation et d’aller un peu plus loin que les déclarations des uns et des autres.

Pourquoi Free a-t-il bloqué les publicités ?

Plus qu’une mesure destinée à améliorer le confort de lecture des internautes, le blocage des pubs est avant tout une bataille supplémentaire dans la guerre qui oppose Free à Google. Cette guerre a pour origine le débit d’information grandissant sur internet. Forcément, lorsque le débit augmente, il faut augmenter les tuyaux, ce qui coûte de l’argent. Pourquoi alors bloquer les publicités ? Google est un groupe qui comprend à la fois l’un des sites qui consomme le plus de bande passante (10% du trafic internet mondial pour YouTube en 2012) et qui génère la plus grosse partie de ses revenus grâce à la publicité sur internet (90% du marché de la publicité lié à la recherche dans le monde, 60% à 70% du marché français). Selon certains experts, l’usage de YouTube impacterait à hauteur de 20% des coûts réseaux de Free. Ce blocage est un moyen qui permet de faire pression sur Google, qui perdrait selon Aurel BCG 1 million d’euro par jour dans ce cas de figure.

Guerre Free Google

Ce n’est pas la première fois que Free titille Google. L’opérateur français a d’ailleurs déjà réduit le débit des vidéos YouTube, ce qui rend illisible tout visionnage en soirée. Le problème a été à moitié résolu après les complaintes des utilisateurs qui trouvaient exaspérant de se retrouver « pris en otage » par le fournisseur. Free bottait en touche en se dédouanant de sa responsabilité : selon Xavier Niel, Google n’investit pas assez dans ses infrastructures pour que le débit chez Free soit suffisant. Argument qui serait recevable si… les débits avait été les même chez les concurrents, qui arrivent avec le même prix d’abonnement à mettre en place des installations permettant de regarder convenablement les vidéos de YouTube.

On notera au passage que les concurrents ne profitent pas pour l’instant de la polémique : Free va au combat, et ils seront tout autant gagnants s’il revient vainqueur. Orange a déjà obtenu un paiement de la part de Google pour l’interconnexion, mais selon le fondateur d’OVH il ne devrait pas être plus de 5 million d’euros par an, autant dire une misère en comparaison de son chiffre d’affaire. Les opérateurs se préparent surtout à l’arrivée de la GoogleTV, qui toujours selon Octave Kabla, PDG d’OVH, nécessitera peut-être 1 à 4 Mbps par utilisateur, soit 1 à 3 euros par abonné en coût de bande passante.

Pourquoi cette discorde ?

Réduisons le problème le plus simplement possible. Google est un fournisseur de contenu. Free est un fournisseur de tuyaux. Google nous fournit du contenu gratuitement, et nous payons pour qu’il puisse arriver chez nous grâce aux tuyaux. Alors pourquoi dans ce cas-là, l’entreprise qui doit nous fournir le tuyau ne serait-elle pas en charge d’améliorer les infrastructures pour qu’elle puisse assumer son rôle ? Free apparait ici comme le méchant garçon.

En vérité l’histoire est un peu plus compliquée que ça : Google affiche des revenus insolents, et la neutralité du net telle qu’elle existe actuellement lui permet de se développer à une vitesse grand V, impactant directement le trafic mondial. Nous nous retrouvons alors au cœur d’une bataille de jalousie sur les règles qui font que le net est le net : les opérateurs internet qui étaient jusqu’à présent les douaniers d’une frontière totalement libre, laissaient les données de Google aller et venir sans passer par la case taxe. Mais l’augmentation de la qualité des vidéos, les ambitions de Google dans le domaine de la WebTV, et la perpétuelle augmentation de ses bénéfices font des jaloux, et les fournisseurs de tuyaux montrent leurs muscles pour prouver qu’ils ont un pouvoir d’impact sur ce flux d’argent que représentent les données.

Reste à savoir si Free a les reins assez solides, et on peut se demander si la ministre Fleur Pellerin, intervenue dans le dossier sur le simple problème de la coupure des publicités, a conscience du bouleversement qui est en train de s’opérer. Google a lui aussi des ressources pour faire peur aux fournisseurs internet, pouvant bloquer certains services pour certains opérateurs ou encore créer lui-même son propre réseau comme il l’a déjà fait à Kansas city. Qui va gagner ? Nul ne peut le dire, mais on peut avancer l’hypothèse que les choses pourraient empirer pour Free si Google contre-attaque.

Le géant américain a les épaules pour largement résister à Free, mais est ancré dans son dilemme de ne pas devenir le diable. Il est très fortement improbable que Google plie face à Free : imaginez l’impact que cela aurait autour du monde sur les investissements qu’il aurait à faire pour tous les opérateurs. Free quant à lui pourrait se voir obligé d’augmenter ses tarifs, ce qui serait totalement contradictoire avec l’image low cost qu’il souhaite préserver. A court terme, on pourrait très certainement voir arriver de nouveau une guéguerre de ralentissements et de blocages de services, mais rien qui permette de trouver une solution viable.

La suite se promet d’être très intéressante : qui finira par dominer l’organisation du flux d’internet ? On peut facilement imaginer que ce soit Google, car son poids et son influence sont autrement plus importants que ceux de Free. Le FAI français n’aura alors pas d’autre choix que de faire grossir les tuyaux. A ses frais…

Invité
9 janvier 2013

Très bel article ! Ça change des articles qui n’essayent pas de voir plus loin que le simple blocage de pubs

Invité
9 janvier 2013

Je pense qu’il s’agit surtout d’un coup de pub de la part de Free, même si effectivement il y a pas mal d’incohérences dans tout ça…

Invité

« L’opérateur français a d’ailleurs déjà réduit le débit des vidéos YouTube » : hum… source ? Il me semble qu’il n’a plutôt pas augmenté le tuyau (ce qui est déjà bien problématique), mais de là à dire qu’il a sciemment réduit la BP juste pour faire chier le monde et mettre la pression, c’est une accusation relativement grave, non ?

Eric
Admin
9 janvier 2013

@Jean David Olekhnovitch : Je crois que c’est de notoriété publique, d’ailleurs Free n’a à ma connaissance jamais démenti (peut-être qu’ils le feront ici mais ça m’étonnerait) Voir entre autres : http://www.numerama.com/magazi.....video.html

Invité
François
9 janvier 2013

Si c’est la guerre, tous aux abris ! Quittons free jusqu’à l’armistice car c avant tout le client qui est toujours l’otage de ce genre de gué guerre !

Invité
9 janvier 2013

que c’est super de prendre en otage à la fois les utilisateurs de youtube, mais aussi les entrepreneurs du net.
Bravo.
Et le remboursement des publicitées bloquées par free, c’est pour quand ?

Invité
joma74fr
9 janvier 2013

Free n’a plus qu’à redevenir le fai sans abonnement qu’il était à l’origine. Ou sinon, il forcera Google à devenir fai en France.

Mais c’est vrai que ce serait plus profitable de demander une marge arrière à Google inc.

Invité
Valentin
9 janvier 2013

Google n’a pas beaucoup de moyen de pression contrairement à ce qui est dit. En effet :
Google a besoin d’utilisateurs et Free représente (à vérifier) environ 30% du web français. Donc si Google décidait de bloquer l’accès à ces services cela ferait une vague de transfère de part de marché (proche de 30%) de Google vers ses concurrent que sont Bing pour la recherche, Outlook.com pour les mails, Nokia Map pour la cartographie etc… Pourquoi ? Parce qu’il est plus facile et moins onéreux de changer de moteur de recherche que de FAI tout simplement (c’est une règle économique)… Free est en position de force ici !

Invité
P. Goudange
9 janvier 2013

A l’occasion de cet incident, d’aucuns ont brandi le beau concept de neutralité du net qui aurait été bafoué par le vilain Free. Sauf que Google, comme tous les autres géants du net, bafouent ce droit à tire larigot! Un dernier exemple est tombé hier avec, cette fois, Google dans le rôle du coupable : http://bit.ly/13dZYGv
Mon propos n’est pas de défendre Free, pas plus que de jeter la pierre à Google. Je dis simplement que chacun de ces mastodontes tire la couverture à soi dans le cadre de combats économiques qui nous dépassent.
Attention toutefois à nos réactions de professionnels du net : lorsque Google bloque l’accès à Map, tout le monde s’en tape, ça passe après la rubrique des chiens écrasés. Là, la neutralité du net bafouée, tout le monde s’en tape! Par contre, quand ça touche au portefeuille des éditeurs, alors là c’est la révolution, et on parle de causes nobles (la fameuse neutralité du net) au prétexte de défendre des intérêts économiques.
Je ne nie pas l’importance de ces intérêts économiques qui sont légitimes et qu’il faut défendre. Mais si on souhaite que notre combat soit entendu, nous nous devons de défendre une neutralité du net qui ne soit pas à géométrie variable! Cela fait plus crédible…
Pour conclure: pourquoi prétendre que Google est quoi qu’il arrive le plus beau et le plus fort, et qu’il triomphera? En défendant indirectement Google, les éditeurs se trompent de combat! Souvenez-vous de Panda! Les positions monopolistiques, ça se retournera toujours contre nos intérêts! Et il n’y a pas que Google dans la vie : d’autres régies existent dans notre pays! Or, précisément, la manip de Free visait à bloquer uniquement Google!
Enfin, je ne vois pas en quoi le petit Free ne ferait pas plier Google : si ce blocage fait perdre 5 millions d’euros/jour en revenu pub à Google tandis qu’il coûte 1 million d’euros/jour en bande passante à Free, Google est suffisamment pragmatique pour mettre la main au portefeuille. En plus, Orange a déjà trouvé un arrangement de ce type avec Google. Pourquoi les autres opérateurs ne recevraient pas de compensations financières eux aussi? Selon vous, il n’y a que les plus gros qui doivent survivre, et les gros s’arrangent entre gros? C’est ça la fameuse égalité et la neutralité du net, que les gros survivent et que les petits crèvent pas des moyens déloyaux et des traitements différenciés? Non franchement, je ne souscris pas à ce type de raisonnement…

Invité
9 janvier 2013

@françois: otage, tu le serais aussi chez Orange ou SFR. Avant Free sur l’internet, j’étais otage de de l’immobilisme général des FAI existants, sans innovations. De même avec les offres mobiles exorbitantes. J’étais otage d’un système corrompu par 3 opérateurs historiques aux tarifs élevés et entendus entre eux.

Invité
TheGuit
9 janvier 2013

J’aimerais bien une source sur les revenus insolent de Google via Youtube, car il est la le problème non ?

Sinon vous n’évoquez pas le refus systématique de Free de recevoir sur son réseau les équipements de Google pour faire relaie du trafic Youtube. Ou du modèle du « tout illimité » de Free qui a fait son succès mais qui un jour connait évidemment un revers à la médaille …

 
Lire les articles précédents :
Le gestionnaire de tâches Todoist Premium à moitié prix pendant deux jours !

Todoist est comme son nom l’indique un service permettant de gérer des tâches ou choses à faire d’une manière simple...

Fermer