Avant tout Ă©tait simple : le graphiste dessinait, le mĂ©decin soignait, l’architecte concevait des maisons, le programmeur codait des programmes, le journaliste faisait des reportages, des Ă©ditoriaux ou des interviews, l’Ă©crivain Ă©crivait, l’avocat faisait du droit (ou parlait, parlait)… et le guitariste grattait.

Guitar Hero

Puis vint l’informatique, puis le numĂ©rique, puis internet (placez ça dans l’ordre que vous voulez). Et ce fut le dĂ©but du chaos. Le bordel, quoi : le retraitĂ© se mit Ă  dessiner des maisons, le lycĂ©en Ă  concevoir des programmes, le blogueur Ă  publier des Ă©ditoriaux, l’Ă©tudiant (ou le chĂŽmeur) Ă  Ă©crire, l’internaute Ă  devenir aussi compĂ©tent que l’avocat (enfin, que l’avocat incompĂ©tent), et le modĂ©rateur de forum devenait champion en auto-mĂ©dication.

Bref, avec l’informatique, tout devint facile. Ou du moins tout parut plus facile, moins cher, Ă  la portĂ©e de chacun. Et tout le monde devint tout le monde.
Le pire c’est que tout ce petit monde avait du talent. Ou au moins un talent.

Mais le pire surtout, c’est que n’importe-quel clampin pouvait devenir musicien, et surtout… guitariste.
Et ça c’est pas possible.
Je veux bien que le premier boutonneux venu soit capable de vous sortir un design de folie en une seule demi-journĂ©e de Photoshop (piratĂ©), je veux bien, mĂȘme, allez soyons fou, que le fils du cousin du client vous torche un site web complet en deux nuits, renvoyant votre belle webagency et votre devis Ă  10000 euros Ă  leurs chĂšres Ă©tudes. Je veux bien. Ca s’appelle la concurrence, mĂȘme sauvage, mĂȘme dĂ©loyale. Faut savoir s’adapter sinon t’es mort.

Mais un guitariste !
Putain dira le gratteux Ă©nervĂ©, on n’a quand mĂȘme pas passĂ© des annĂ©es Ă  faire saigner nos doigts sur des Gibson dans l’espoir vain de reproduire ne serait-ce qu’une fois dans notre vie une version crade et foireuse d’un truc de Satriani pour voir tout notre travail pillĂ© par un jeu vidĂ©o Ă  la con qui transforme n’importe-quel branleur de base en Guitar Hero.

Oui, le mot est lĂąchĂ© : Guitar Hero ! Non mais les gars qui ont inventĂ© ça, et pire, ceux qui y jouent, ont-ils au moins le moindre dĂ©but de notion de ce qu’est un vrai guitar hero ?

Non ? Ca ne métonne pas.
Un guitar hero c’est un mec qui avant d’ĂȘtre hĂ©ros, a passĂ© toute son enfance et son adolescence reclus dans sa chambre, dix heures par jour, Ă  faire des gammes et des gammes, et encore des gammes. Non pas des games, des gammes, vous ĂȘtes incorrigibles.
Puis, quand il a enfin vu la lumiĂšre, façon Natascha Kampusch, le gars a commencĂ© timidement Ă  s’exposer, Ă  montrer son talent, Ă  laisser pousser ses cheveux bouclĂ©s qui se sont mis Ă  flotter romantiquement dans le vent.
Alors le gars a bossĂ© dur, mais Ă  l’usine cette fois, (en plus de l’universitĂ©, souvent, car le guitar hero n’est pas forcĂ©ment un working-class hero) pour s’acheter sa premiĂšre vraie guitare, souvent une Kramer pointue et contondante, ou alors une Les Paul Custom. Un vrai outil de guitar hero, quoi, pas un truc de fillette.
Qu’il portera bas, trĂšs bas, devant ses grandes jambes arquĂ©es mais fuselĂ©es. (important : la taille compte, difficile de revendiquer le statut de guitar hero en dessous d’1m80, les mecs petits avec des guitares sont souvent ridicules).
Enfin il a achetĂ© la panoplie qui va avec, le jean pattes d’eph (mais trĂšs pattes d’eph hein, genre mammouth, avec les franges), la tunique hippie, les chaĂźnes, les bagues, les bottines pointues faites sur mesure chez Anello & Davide, Londres, UK. Tout ça.
Ensuite, seulement ensuite, est venue la gloire. Le gars a continuĂ© son initiation : il a commencĂ© Ă  investir dans la drogue, une valeur sĂ»re, se rendant aussi souvent chez son dealer qu’au guitar-center (et confondant parfois les deux).
Et c’est lĂ  qu’il est devenu un hĂ©ros, un vrai. La virtuositĂ©, bien sĂ»r. Mais l’attitude surtout. La posture.
Et la corne au bout des doigts.
Accessoirement il a inventĂ© un nouveau style de jeu qui restera dans l’histoire, mais ça n’arrive pas si souvent que ça en fait.

Bref, une histoire, un cheminement. Regardez Slash, regardez Joe Perry, regardez Jimmy Page, regardez Nuno Bettencourt, regardez Eddie Van Halen, regardez, euh… Lita Ford, ça a de la gueule quand mĂȘme non ?
Alors que ce soit clair : ce n’est pas un bĂȘte jeu vidĂ©o qui va nous piquer notre boulot quand mĂȘme.

D’ailleurs on me souffle dans l’oreille que la moitiĂ© des gars qui apprennent Ă  jouer de la guitare font ça pour plaire aux filles.
Essaye de tomber une nana avec ça, tiens (ou alors je ne connais plus les filles)…

Bon cela dit, je fais mon chafouin mais je ne sais pas trop que penser de Guitar Hero et autres Rock Band tout simplement parce-que je n’ai jamais essayĂ©. Ces jeux restent une Ă©nigme pour moi, tant j’ai du mal Ă  comprendre ne serait-ce que la façon dont y joue… Peut-on ĂȘtre un “vrai” instrumentiste et rĂ©ellement aimer cette approche ? Peut-ĂȘtre. AprĂšs tout les footballeurs professionnels sont souvent les premiers fans de Pro Evolution Soccer, et les pilotes de F1 de vrais cadors sur Formula 1 Racing Simulation.

Cette fichue frontiĂšre entre virtuel et rĂ©el, qui n’arrĂȘte pas de bouger…