Il m’arrive de tomber ces derniers jours sur des commentaires, ici ou sur Twitter, me demandant de m’exprimer ou de donner mon avis sur la loi HADOPI, ou, mieux, me reprochant mon « silence » sur le sujet.

D’abord, je m’exprime sur ce que je veux et quand je veux, et certainement pas sur commande (ou alors ça s’appelle un post sponsorisé et c’est payé – très cher) :-)

Ceci précisé, je rappelle à ceux qui auraient raté un épisode que je n’ai pas attendu l’agitation actuelle autour de cette loi débile pour en parler en détail et donner mon avis. J’ai en effet publié un article en juin 2008 sur la question, soit bien avant que le projet HADOPI ne devienne une loi débattue au Parlement.

Je vous invite à relire cet article : Loi HADOPI : mauvais arguments et vraies inquiétudes, dans lequel je me fais l’avocat du diable (pas facile) en essayant d’exposer un point de vue objectif et modéré (encore moins facile), mais dont la conclusion est sans équivoque : je suis contre la loi HADOPI et tout le bordel réglementaire, intrusif et technique et qu’elle nécessite, qui plus est mal ficelé par des gens qui ne comprennent pas grand chose au web. Au même titre que j’ai toujours gueulé contre ces saloperies de DRM, ou, bien avant, contre la toute-puissance de la SACEM et de son racket organisé et à mes yeux totalement illégitime.

Mais je n’oublie pas que si HADOPI est une mauvaise réponse à un vrai problème, celui de la juste rémunération des artistes, ce problème précisément reste entier, et qu’il n’a pour l’instant pas de solution.

En fait la loi HADOPI, la levée de bouclier qu’elle suscite, et le débat autour, me mettent mal à l’aise : si je trouve ses dispositions et la surveillance qu’elle impose insupportables, il m’est aussi insupportable d’imaginer que certains artistes – et pas forcément les plus riches – éprouvent ou éprouveront les pires difficultés à vivre décemment de leurs créations en raison du téléchargement gratuit de leurs œuvres. Quand je dis « téléchargement gratuit », j’inclus toutes les formes de téléchargement et d’accès aux œuvres, et pas uniquement le piratage, qui n’est à mon avis qu’une partie du problème.

Il est également affligeant de constater que la position rétrograde des lobbies de l’industrie du disque (les industriels du plastique comme l’a si bien dit Fred) finisse par avoir un effet pervers inattendu : celui d’éloigner les artistes de leur public en parvenant à les rendre impopulaires, les faisant passer pour une cohorte antipathique de Big Brothers cupides (et stupides).

Mais j’ai le regret de penser également qu’avec HADOPI le gouvernement sait très bien ce qu’il fait, et qu’il parviendra certainement à son objectif : réduire drastiquement le téléchargement illégal en jouant sur la peur du cyber-gendarme. Cette loi, la publicité qui lui est faite, et les effets d’annonce successifs n’ont qu’un but : intimider le vulgus pecum, le citoyen lambda, vous savez, celui qui n’est ni geek ni tête brulée, et qui, au vu des sanctions encourues, cessera probablement tout net ses téléchargements. Si des statistiques fiables (?) démontrent après quelques mois d’application d’HADOPI que le téléchargement illégal a diminué ne serait-ce que disons de 30%, Madame Albanel pourra crier victoire, et elle sera reprise en chœur par l’ensemble de « l’industrie », avec l’inoxydable Pascal Nègre en chef d’orchestre.

Ce sera bien sûr une victoire à la Pyrrhus, masquant en fait un véritable échec : celui de l’incapacité d’une industrie à s’adapter son époque, et qui rejoindra de toute façon les cimetières de l’économie, tôt ou tard, HADOPI ne faisant que reculer une échéance inévitable.

L’époque où les musiciens et autres artistes devenaient milliardaires avec quelques chansons ou quelques films restera peut-être comme un épiphénomène de l’histoire de la création artistique, qui n’aura finalement duré qu’un demi-siècle. ll faut inventer un nouveau modèle de distribution des œuvres et de rémunération des artistes, équitable et profitable. Je suis personnellement prêt à payer une sorte de licence globale « privée », par exemple sous la forme d’un abonnement universel à un service comme Deezer (ou autre), à condition d’avoir la garantie absolue de pouvoir y accéder à tout moment, en tout lieu, et avec n’importe-quel terminal, ce qui est encore loin d’être le cas.

Mais combien d’entre nous sont-ils prêts à le faire ? Se battre contre une loi c’est aussi faire des propositions et être prêt à accepter des alternatives loyales…