Téléchargement ou streaming, DRM ou pas, format, compatibilité, gestion des droits, rémunération des artistes… Autant de questions qui depuis quelques années taraudent les acteurs de l’industrie musicale et leur valent quelques nuits blanches (et cheveux de la même couleur) à cogiter sur la question sans trouver de réponse définitive.

Paie ta musique !


Deux choses sont cependant certaines :

  • tant qu’il sera plus facile de télécharger illégalement de la musique que de l’acheter - ce qui est encore le cas aujourd’hui - le piratage aura encore de beaux jours devant lui.
  • tant que le consommateur ne sera pas rassuré sur la possibilité d’utiliser la musique achetée sur internet comme il l’entend, c’est à dire sans être limité par ces insupportables et stupides DRM, il continuera à télécharger illégalement. Sur eMule ou Bittorrent, pas de DRM…

Maintenant, pouvons-nous nous satisfaire de ce modèle qui à terme met en péril toute un secteur de l’économie ? Je ne le pense pas, et c’est pourquoi je n’inventerai rien en disant qu’il faut trouver une solution qui soit efficace et satisfaisante pour tout le monde à savoir les artistes, les producteurs et les consommateurs.
Une solution qui permette de redonner le goût de l’achat.
J’achèterais d’autant volontiers plus que je rechigne à télécharger illégalement la production d’un artiste que j’aime et que j’admire. C’est aussi une question de respect, un truc d’éthique personnelle.
Plutôt qu’un énième billet technico-économique sur la question, j’aimerais aborder le sujet d’un point de vue plus sentimental et émotionnel, car les innombrables débats sur la place de la musique dans l’économie numérique nous ont un peu éloigné de l’essentiel : la musique c’est d’abord de l’émotion, du plaisir, et des artistes.
Avant d’être un produit.

La grande braderie du numérique ou comment la musique a perdu sa valeur
Obtenir toute la musique du monde 24h sur 24, 7 jours sur 7, d’un simple clic, est pour ceux qui ont grandi avant internet un pur fantasme devenu réalité.
Une réalité qui colle aux comportements de l’époque : je prends, je zappe, je me lasse, je suis blasé. Je jette.
Des comportements de consommateur, pas de mélomane ou d’amateur éclairé. Qui consomme de la musique comme il consomme des yaourts. En surveillant au passage la date de péremption.
Or nous avons tendance à l’oublier mais la musique ce n’est quand même pas tout à fait cela : derrière le produit marketé à mort par les marchands de yaourt les maisons de disque il y a à l’origine des artistes, des musiciens (qui ont trop saigné sur des Gibson), une bande de potes de collège qui mettaient le feu à leur quartier, ou une jeune fille frèle qui écrivait ses bouts de textes sur son carnet intime avant de les mettre en musique sur le vieux piano familial.
Ouais, dans la musique à l’origine il y a de l’humain, beaucoup, de la tranche de vie, un peu (je ne parle pas de Britney Spears hein, on est bien d’accord).
Ces ingrédients, qui au passage peuvent constituer une oeuvre, sont-ils réellement compatibles avec les modes de consommation du moment ? Pas si sûr, même si le formatage à outrance, destiné entre autres aux passages radio, aurait tendance à nous le faire croire.
Je ne suis pas certain par exemple que - même s’il fait semblant de jouer le jeu parce-que de toute façon ils n’a pas le choix - un auteur-compositeur saute de joie quand il entend à la radio la version tronçonnée réduite à 2.30 mn de la chanson de 4.30 mn qu’il a mis des mois à peaufiner amoureusement seconde par seconde, accord après accord. Si sa chanson faisait 4.30 ce n’était pas par hasard : il y avait un sens à cette durée, une montée en intensité, une intro, un pont, un solo, une outro, enfin vous voyez, toutes ces conneries d’artistes qui font chier le boss de NRJ, et qui sont incompatibles avec le sacro-saint format.
L’émergence du numérique a donc eu un effet dévastateur sur la valeur, et pire, sur la sensation de valeur de la musique (c’est certainement la même chose pour le reste, de la photo au cinéma) pour plusieurs raisons :

  • la dématérialisation : que reste-t-il du plaisir toujours renouvelé de revenir de chez le disquaire avec ses derniers achats et de les découvrir religieusement sur la platine du salon en épluchant fébrilement les notes de pochette ?
  • la gratuité apparente : pas besoin de vous faire un dessin sur l’extrême facilité de se faire en quelques jours une musicothèque de plusieurs gigaoctets sans débourser un brouzouf
  • la mobilité : être capable de faire tenir 150 gigaoctets de musique, soit plusieurs vies de mélomane - dans un truc deux fois plus petit qu’un paquet de cigarette alors que quelques années auparavant il aurait fallu un hangar pour en stocker ne serait-ce que la moitié…
  • la dégradation de qualité : on ne le dit jamais assez mais le mp3 n’est qu’une version dégradée de l’encodage d’origine. Nous nous sommes habitués à écouter de la musique dont le son n’est pas celui d’origine. Comme à l’époque du vinyle finalement. Tout ce progrès pour ça, c’est ballot quand même.

Le sens d’une oeuvre…
Bien sûr les artistes vivent avec leur temps et sont aussi partie prenante de cette dissémination généralisée : on ne produit pratiquement plus de concept-albums, mais des titres courts formatés pour le zapping, qui - comme au cinéma - doivent avoir dit l’essentiel dans les trente premières secondes, exit les longues intros, les solo ciselés et les grandes envolées lyriques…
Du coup le consommateur écoute rarement un album en entier, et d’ailleurs la notion même d’album a tendance à se diluer : je télécharge plusieurs titres de plusieurs artistes et je me reconstitue mes propres albums, mes compilations, mes playlists.
C’est bien, c’est génial même, mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que de temps en temps c’est l’artiste qui doit montrer le chemin, et qu’un petit effort serait nécessaire pour prendre un peu le temps de découvrir une oeuvre dans son intégralité.
Effort ? Temps ? Aurais-je prononcé deux gros mots ?
Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit : combien de fois ai-je constaté que je n’appréciais pas toujours un album ou même une simple chanson à la première écoute, et qu’il fallait du temps pour rentrer dans l’univers de l’artiste. Qui d’entre nous a réellement apprécié Dark side of the moon dès ses premières rotations sur la proverbiale platine ? Pas moi, et pourtant c’est aujourd’hui probablement l’un des albums que j’ai le plus écoutés de ma vie. Combien d’albums sont devenus des classiques alors qu’ils avaient à leur sortie reçu une mauvaise critique ? Croyez-vous que Dark side of the moon aurait la moindre chance aujourd’hui ?
Du temps, vous dis-je, il faut du temps.
Et yeah baby, le temps c’est de l’argent.

Tu aimes ? Tu paies !
Il faut donc redonner sa valeur à la musique.
C’est là que le projet d’Apple de vendre des iPod 100 Dollars de plus pour accéder de façon illimitée à toute la musique est intéressante, et que pour ma part j’y souscrirais volontiers.
Car oui, si on veut que la musique ait une valeur, il faut la payer, et je suis prêt à le faire si le modèle est innovant et équitable.
C’est d’ailleurs déjà le cas avec l’iTunes Music Store disponible sur l’iPhone, avec lequel Apple a réussi le tour de force totalement improbable de rendre ludique l’achat de musique[1].
D’autres modèles sont envisageables : j’imaginerais volontiers par exemple une offre mixte avec Deezer ou Pandora (si le site revient un jour dans nos contrées) qui consisterait en un accès gratuit sur PC tel qu’il existe actuellement doublé d’un accès mobile (Wi-Fi ou 3G+ recommandés) assorti d’un abonnement mensuel ou annuel.
Payer sans être propriétaire de sa musique, comme une location longue durée.

Redonnons sa valeur à la musique, redonnons au consommateur le goût de l’achat et le goût de la découverte : nous redonnerons aux artistes la possibilité de réellement s’exprimer en dehors de toute notion de format, en initiant une sorte de cercle vertueux.
A ces conditions, j’achète.
Et vous ?

[1]même si ces fichus DRM m’interdisent de transférer les musiques achetées et que j’ai perdu tout ce que j’avais payé récemment lorsque j’ai changé de PC (ou alors je n’ai pas trouvé comment on fait)