“Eric, tu n’es pas et tu ne seras JAMAIS journaliste !” (lu dans un commentaire sur un blog rĂ©cemment, en rĂ©action au classement Challenge des blogs)
“Dans votre blog, sur certains articles, vous faites clairement un travail de journaliste, appelons un chat un chat” (un journaliste rĂ©putĂ© sĂ©rieux de presse Ă©crite, dont je ne dĂ©voilerai pas l’identitĂ©, il y a quelques semaines Ă  l’occasion d’une interview sur l’affaire Fuzz, les blogs et le web 2.0).

Ok, les gars. Vous savez quoi ? Je n’ai rien demandĂ©, moi, et Ă  aucun moment je n’ai eu (et encore moins affichĂ©) une quelconque vellĂ©itĂ© Ă  revendiquer le statut de journaliste.

D’ailleurs, il ne vous aura probablement pas Ă©chappĂ© que c’est un dĂ©bat que je n’ai jamais mentionnĂ© dans Presse-citron, et que je reste prudemment Ă  l’Ă©cart de celui-ci, tant il me paraĂ®t vain et dĂ©jĂ  tellement rebattu.

Cela dit, j’avoue avoir une passion de longue date pour les media en gĂ©nĂ©ral, et la presse Ă©crite en particulier. Je suis un dĂ©voreur d’information pour qui toutes les sources sont intĂ©ressantes, du quotidien le plus institutionnel au mensuel le plus branchouille, en passant par la feuille de choux alternative locale Ă©ditĂ©e par une obscure association citoyenne.
Ajoutez Ă  cela que je suis plutĂ´t curieux de nature et qu’il paraĂ®t que j’aurais une certaine prĂ©disposition Ă  l’Ă©criture (je ne dis pas que j’Ă©cris bien, je dis que j’Ă©cris vite et sans trop de peine), et vous avez les premières bases de ce qui pourrait presque faire une Ă©bauche (ou un brouillon) de journaliste : un blogueur, donc.

Deux billets parus cette semaine viennent alimenter la réflexion et relancer la discussion :

- Journalistes et blogueurs : le mur de Berlin est-il tombé ? chez Pierre Chappaz
- Eric va-t-il bientôt pouvoir demander sa carte de presse ? chez François aka MrBoo

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai une relation compliquĂ©e avec les journalistes, allant de l’admiration bĂ©ate Ă  l’affliction.

Admiration bĂ©ate quand je vois le travail d’investigation de longue haleine menĂ© par certains reporters (parfois au pĂ©ril de leur vie) en Irak ou en Afghanistan, mais pas seulement. Une bonne enquĂŞte bien sourcĂ©e pleine d’anecdotes croustillantes sur la vie chez Apple fait aussi mon bonheur et rĂ©vèle un vrai travail journalistique. Un journalisme moins flamboyant parce-que moins glamour, mais de valeur Ă©quivalente au grand reportage de guerre, le risque en moins (quoique avec Steve Jobs…).

Affliction quand je vois des titres racoleurs Ă  la une de grands hebdomadaires rĂ©putĂ©s sĂ©rieux, fondĂ©s sur des enquĂŞtes bidon au simple prĂ©texte que le rĂ©dacteur en chef a un problème personnel Ă  rĂ©gler avec telle ou telle personnalitĂ© politique. J’ai parlĂ© de Marianne ? Non, non, ça m’a Ă©chappĂ© alors…

D’autre part, pour avoir Ă©tĂ© au cours des dernières semaines en contact frĂ©quent et rapprochĂ© Ă  de nombreuses reprises avec des journalistes (affaire Fuzz, enquĂŞtes sur les blogs, voyages de presse oĂą j’Ă©tais souvent le seul blogueur parmi une nuĂ©e de cartes de presse), je peux dire que lĂ  aussi j’ai vu le meilleur cotoyer le pire.

J’ai notamment Ă©tĂ© très agrĂ©ablement surpris de constater le professionnalisme de la plupart des journalistes qui m’ont interviewĂ© au sujet de l’affaire Fuzz : la grande majoritĂ© d’entre eux a fait un travail remarquable, parfaitement documentĂ©, basĂ© sur de longues interviews, sur un sujet pourtant pointu et difficile Ă  apprĂ©hender pour un nĂ©ophyte. J’ai Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© par leur niveau de connaissance et leur capacitĂ© de synthèse et de mise en perspective de l’affaire, de ses tenants et aboutissants. A tel point que certains rĂ©sumaient mieux la situation que je ne savais le faire, et qu’il m’arrive de m’inspirer d’articles de presse pour dĂ©crire l’histoire et accessoirement mon point de vue…
Certains m’ont interviewĂ© pendant de long moments, prenant le temps de revenir sur les questions tant qu’ils n’Ă©taient pas sĂ»rs d’avoir compris, reformulant, me rappelant le lendemain pour me demander d’autres prĂ©cisions, recoupant les informations et soulignant mes Ă©ventuelles contradictions, questionnant aussi prĂ©cisĂ©ment la partie adverse avec la mĂŞme neutralitĂ©, un travail de fond qui est Ă  cent lieues de ce que peut fournir (en tout cas aujourd’hui) le “meilleur” des blogueurs.

Respect, donc.

Mais bien sĂ»r j’ai vu aussi de gros, de très gros branleurs… Des interviews bâclĂ©es, des propos dĂ©formĂ©s ou inventĂ©s, des confidences faites en off et publiĂ©es texto dans un article (par maladresse plutĂ´t que par malveillance d’ailleurs), des gars qui sèchent les confĂ©rences de presse pour aller draguer en ville et qui repompent mot pour mot le communiquĂ© de presse Ă  l’arrache dans le TGV du retour pour faire leur article.
Oui j’ai vu ça aussi. Mais j’ai sincèrement l’impression que ces comportements sont largement minoritaires, pour ne pas dire anecdotiques.

Je ne sais pas s’il existe une dĂ©finition prĂ©cise et comparative de ce qu’est un journaliste par rapport Ă  un blogueur, mais si je devais expliquer ça au proverbial extra-terrestre qui viendrait de poser son vaisseau sur ma terrasse et qui me demanderait comment distinguer l’un de l’autre (il parait que c’est le principal sujet de prĂ©occupation des aliens actuellement), je lui donnerais cet indice simple et Ă  la fiabilitĂ© imparable :

- un journaliste ne parle jamais Ă  la première personne (ou alors c’est un Ă©ditorialiste)
- un blogueur parle toujours à la première personne

Au-delĂ  de cette tentative - un peu courte - de distinction, et mĂŞme si les frontières s’estompent, il y a quelque-chose de l’ordre de l’indĂ©finissable qui ressort du travail journalistique : le recul et la mise en perspective. Vous savez, ce petit truc en plus qui vous fait dire immĂ©diatement, et sur un mĂŞme sujet, que “ça fait pro”.
Je compare souvent cette sensation Ă  celle que l’on peut Ă©prouver au regard de deux photos d’une mĂŞme scène, la première faite par un photographe professionnel (ou aguerri), et la deuxième par un amateur : pas de diffĂ©rence technique fondamentale entre les deux clichĂ©s, mais pourtant, sans que vous sachiez dire exactement pourquoi, le premier vous parle et raconte quelque-chose, alors que le deuxième est plat et muet.
La diffĂ©rence n’est pas que technique (mĂŞme si on peut lĂ  aussi rapprocher ceci de la technique journalistique) : comme le photographe professionnel, le journaliste a su capter l’essentiel et composer le tableau de l’information Ă  sa façon, pratiquant habilement une sorte de subjectivitĂ©… objective (ou invisible).
Avec la profondeur de champ nécessaire et une maîtrise du flou avérée.

Cette patine invisible est celle qui fait que chaque mois je dĂ©vore avec grand appĂ©tit la presse informatique alors que la plupart des sujets qui la composent ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© vus et lus mille fois au cours des semaines prĂ©cĂ©dentes sur le web : je sais que j’y trouverai parfois d’autres informations, mais surtout le recul, et cette fameuse mise en perspective, cette structuration de l’info, cette Ă©criture journalistique qui font parfois dĂ©faut Ă  notre bon vieux web ultra-factuel.

Effectivement, je ne suis pas journaliste, je n’ambitionne pas de l’ĂŞtre, mais je ne suis pas contre essayer d’appliquer certaines des bonnes pratiques de ce mĂ©tier, dans la perspective d’amĂ©liorer la qualitĂ© rĂ©dactionnelle et informative de Presse-citron.

Y a pas de mal Ă  se faire du bien.