Cette rentrée scolaire 2012-2013 a vu l’arrivée d’une nouvelle matière dans les lycées français : l’informatique. Il n’est plus question ici d’apprendre à faire un copier-coller ou à ouvrir un navigateur, mais plutôt d’apprendre aux élèves le langage informatique. Compétence de plus en plus recherchée, la maîtrise de l’informatique « pure et dure » revient sur le devant la scène.

Souvenez-vous, nous vous parlions en janvier dernier du maire de New York qui avait décidé d’apprendre à « coder ». Dans le même esprit, la France a décidé d’instaurer dès le début du mois de septembre une nouvelle matière dans les programmes scolaires des Terminales S : « Informatique et Sciences du Numérique » (ISN). Cette volonté d’enseigner l’informatique dans des cursus généraux reste embryonnaire dans l’Hexagone, comparée à l’Estonie où les écoliers ne goûtent pas aux joies du code au lycée mais dès l’âge de 6 ans, et ce jusqu’à la fin de leur scolarité, comme le rapporte VentureBeat.

Linux command line. Bash. GNOME Terminal. screenshot Le code remis à lhonneur

Pour le cas de la France, Gilles Dowek, directeur de recherche à l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique), précise sur L’Expansion que cet « enseignement [informatique] ne sera dispensé que dans 500 lycées [sur 2.400] » pour des raisons d’effectifs, mais qu’il devrait s’étendre dès la rentrée prochaine non seulement à l’ensemble des établissements grâce à la formation de personnels, mais aussi aux autres filières de Terminales. Pour le moment donc, ce nouvel enseignement dit « de spécialité » viendra rejoindre les autres options que sont les SVT, les maths et la physique-chimie proposées aux élèves de Terminale S, et comptera pour le bac avec un projet à préparer au cours de l’année et à présenter à l’oral. Gilles Dowek rappelle dans un communiqué de l’Inria le but de cette nouvelle matière :

« Il ne s’agit pas de leur apprendre à utiliser Facebook, cela n’aurait pas de sens. L’enjeu est de leur faire comprendre les concepts fondamentaux qui ont mené à Facebook et à d’autres systèmes. »

Des enjeux, il y en a. Le code est au cœur de l’actualité. En effet, le monde du travail a évolué, Internet y est désormais omniprésent, et les attentes des employeurs ont changé. Alice Antheaume, journaliste et chroniqueuse pour Médias Le Magazine, rapportait dans l’émission du 9 septembre dernier que le code est « la nouvelle langue vivante à mettre sur son CV, au même titre que l’anglais ou l’espagnol. » Un atout que les employeurs qui veulent pourvoir un poste touchant de près ou de loin au web ne manqueront pas d’apprécier. Ajoutons, pour reprendre les termes de la journaliste et dans la continuité d’ailleurs de l’édito « Le codage, le nouveau latin »* de Rory Cellan-Jones, qu’apprendre à coder, « c’est comme apprendre le latin ou la musique, ça apprend à réfléchir autrement, ça apprend à être rigoureux. »

Une compétence prisée dans le journalisme

Une des branches professionnelles particulièrement concernées par cette question d’apprentissage du langage informatique est le journalisme. Alice Antheaume toujours évoque à plusieurs reprises sur W.I.P. (Work In Progress), le blog de l’école de journalisme de Science Po, la nécessité pour les journalistes de maîtriser le code, ou du moins les bases de la programmation et du développement web, dans un souci d’efficacité dans leurs relations avec les développeurs au sein des rédactions. De plus en plus d’écoles de journalisme enseignent l’informatique, pour la création et l’optimisation d’un contenu précisément destiné à une plateforme numérique, et afin de le « [penser] selon deux approches : la forme ET le fond, les interfaces ET les contenus. »

Les ordinateurs et tablettes tactiles aux interfaces graphiques faciles, les logiciels intuitifs ainsi que les Facebook ou Youtube présents sur la Toile font que tout le monde, aujourd’hui, côtoie ou peut côtoyer et manier l’outil informatique. L’intérêt d’apprendre les langages HTML, PHP, SQL et autres JavaScript réside, pour reprendre l’exemple du journaliste, dans la possibilité d’harmoniser et d’adapter le contenu à la plateforme qui l’hébergera, à l’heure où l’outil Internet permet un large éventail de moyens d’information.

newyorktimes datajournalisme Le code remis à lhonneur

Le datajournalisme par exemple, pratique désormais courante chez nos amis anglo-saxons, à l’image du New York Times ou du Guardian, consiste à raconter une histoire au même titre qu’un article rédigé, à la différence près que le binôme journaliste-développeur raconte son histoire visuellement et de façon ludique, à partir de données brutes et a priori indigestes. Une pratique qui, conjointement à la tendance aux libérations de données, est de plus en plus présente sur la Toile, et que l’on peut suivre sur OWNI notamment, spécialisé dans le domaine. Le « journalisme de données » nécessite donc de la part des journalistes une maîtrise minimum des langages de programmation et des outils de développement, ainsi que des notions de bases de données, pour créer des applications, des graphiques, des animations interactives, etc.

Terminons philosophiquement cette ode à l’apprentissage des différents langages informatiques par un extrait de l’article intitulé « La programmation pour les enfants: et pourquoi pas le code en LV3 ? » de Stéphanie Vidal pour Slate, qui rappelle qu’utiliser un quelconque outil numérique fruit de l’informatique personnelle sans chercher à comprendre son fonctionnement, c’est, d’une certaine façon, s’en aliéner et perdre le contrôle sur celui-ci :

« Dans son dernier livre intitulé Program Or Be Programmed, l’essayiste Douglas Rushkoff voit dans la programmation une des rares opportunités qu’a eues l’être humain – après l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie – de pouvoir agir sur l’environnement tout en le créant par le texte. [...] En comprenant comment les systèmes sont conçus on découvre qu’ils ne préexistent pas en eux-mêmes et que l’on peut décider de les accepter ou de s’en détourner. Les interfaces sont des univers conçus par d’autres, toujours à dessein. [...] Jamais il n’y a eu autant de jeunes manipulant des ordis, des tablettes ou des smartphones, et si peu d’entre eux comprennent quelque chose à leur fonctionnement intrinsèque. La génération des bidouilleurs a laissé place à celle des consommateurs, qui achètent des produits dont on ne voit pas les vis/vices. »

Toutefois, ce phénomène de mode fait des sceptiques, à l’image du papier de Jeff Atwood « S’il vous plaît, n’apprenez pas à coder »**. Ce dernier affirme que tout le monde ne peut tout simplement pas prétendre pouvoir maîtriser la programmation sur le bout des doigts.

Alors, considérer « le code » comme une véritable LV3 ou, pourquoi pas, placer son apprentissage sur le même rang d’importance que celui de la lecture et de l’écriture : est-ce une bonne chose en soi ?

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