Petite histoire d’une évangélisation active, où comment vos bons conseils pourraient finir par se retourner contre vous.
A force de faire la promotion du RSS comme outil ultime d’aide à la veille, à force de prôner la syndication[1] à tout prix et les usages de services comme Netvibes ou Bloglines, le blogueur moyen ne serait-il pas en train de se tirer une balle dans le pied ?
Etonnant comme question, voire iconoclaste, j’en conviens.
Et pourtant…


Décryptage (comme on dit dans les média intelligents).
Depuis 27 mois, soit la mise en place de la nouvelle et actuelle version de Presse-citron, l’audience de ce blog n’a cessé de croître, de façon régulière et soutenue, jusqu’à atteindre quelques pics au-delà des 15000 visiteurs uniques par jour au cours du premier semestre de cette année.
Cette tendance s’est stabilisée, puis a commencé à s’inverser à partir du deuxième trimestre (ce qui n’est pas incompatible avec la phrase précédente), même si l’audience remonte de nouveau de façon significative depuis quelques semaines.

Au-delà des habituelles fluctuations de fréquentation que peut subir n’importe-quel site web, que faut-il en conclure ?
En premier lieu, que le potentiel d’audience maximal en 2007 pour un blog francophone ayant pour thématique principale les tendances du web doit se situer dans une fourchette large de 5000 à 10000 visiteurs uniques par jour, et seule une poignée de blogs peut se prévaloir de ces chiffres, parmi lesquels ceux de Fred Cavazza, Tristant Nitot, Techcrunch France, Loïc Le Meur, Fubiz (qui inaugure son nouveau design, très réussi), Emob, et bien sûr quelques autres qui j’espère ne m’en voudront pas si je ne les cite pas, sans compter bien sur votre serviteur.
Je précise bien : en 2007. Cela signifie à mes yeux que le trafic continuera probablement à augmenter, mais plus lentement.
Ou pas.

Le coeur de la question.
Il semblerait que ce qui n’était jusque-là qu’une hypothèse se confirme : sur les blogs "high-tech", le nombre de visiteurs uniques et d’abonnés RSS suivent dans un premier temps une courbe de croissance similaire. Puis, arrivé à une masse critique que je situerai aux alentours des 10000 visiteurs uniques et 10000 abonnés RSS (c’étaient à peu près les chiffres de Presse-citron au cours du deuxième trimestre 2007),  la tendance s’inverse : le nombre d’abonnés RSS continue de croître à un rythme soutenu (en tout cas si je me fie aux indicateurs Feedburner) alors que le nombre de visiteurs uniques n’évolue plus ou peu, voire diminue.

Sans aller jusqu’à paraphraser Stéphane, on peut en déduire qu’une part importante du lectorat des blogs ne visite pratiquement jamais ceux-ci.

Ceci appelle plusieurs réflexions :

  • à quoi bon investir du temps dans le développement ou l’implantation de fonctions annexes (liste des derniers commentaires, blogroll, widgets, tags, bref tout ce qui ne constitue pas le contenu éditorial) si la plupart de vos lecteurs n’y ont pas accès ? J’exagère bien sûr.
  • en poussant un peu le raisonnement : pourquoi investir dans un design léché si plus personne ne vient "voir" votre blog ?
  • sur les blogs "high-tech", le lectorat l’est aussi, high-tech, et utilise donc dans de grandes proportions un agrégateur. Beaucoup plus que sur un blog people par exemple. Mon camarade Alex de Tuxboard ne me contredira pas, qui affiche moins de 200 abonnés RSS alors que son blog caracole tranquille aux alentours de 15000 visiteurs uniques par jour.
    Vous voyez un peu le ratio ? CQFD.
  • quid de la monétisation et du "poids" d’un blog vis-à-vis d’un annonceur ? Les données ne sont-elles pas un peu faussées ? Ne vaut-il pas mieux avoir un lectorat fidèle et qualifié via RSS que des visiteurs uniques volages et au fort taux de rebond ? Quelle est la "valeur" pour un annonceur d’un lectorat de passage de 20000 uniques contre 10000 abonnés RSS fidèles. Je n’ai pas la réponse mais en envisageant toujours la question du point de vue de la valorisation d’un blog pour un sponsor éventuel, il ne serait pas absurde de trouver une forme de cumul des visiteurs et des abonnés, déduit bien sûr de ceux qui sont les deux (une partie des abonnés au flux RSS se rend aussi sur le blog pour poster un commentaire par exemple).
  • la monétisation, toujours : la publicité n’a pas encore vraiment fait son entrée dans les flux RSS. Mais quand elle y figure, principalement dans les blogs anglo-saxons, je ne la trouve pas intrusive, et elle ne me dérange pas. Pas sûr que tout le monde soit de mon avis en revanche…
  • le déplacement des contenus, mais aussi des "contenants" vers les agrégateurs. Les premiers agrégateurs (et même actuellement si vous personnalisez le vôtre) n’affichaient que le texte, permettant d’aller directement au contenu. Puis sont venues les images, les éléments multimédia inclus dans un billet (cf Netvibes), et ensuite un certain respect de la mise en forme des articles originaux, y compris le logo du blog, puis même l’affichage d’informations connexes (nombre de commentaires, vote Digg, etc). Il ne manque plus que la pub et vous aurez en face de vous un clone du blog, loin de la vocation première de l’agrégateur.
  • j’ai déjà eu l’occasion de dire ici que parmi les blogs que je lis, il y en a certains que je ne lis jamais via mon agrégateur, car je prefère les visiter, pour diverses raisons, que je qualifierais de sentimentales (même si je ne connais pas forcément leur auteur). Qu’en déduire ? Que les blogs avec un supplément d’âme n’ont pas à craindre les RSS car ils ont su créer avec leur communauté une proximité et une complicité qui deviennent addictives dans le temps. On va chez eux comme on va prendre un verre chez un(e) ami(e).
    A nous de trouver la bonne recette pour ce "supplément d’âme" sur notre blog…

Afin d’éviter adopter des mesures radicales ou contre-productives (tronquer ou supprimer le flux RSS ! :-)), je pense qu’une réflexion s’impose sur la valeur d’un blog par son nombre d’abonnés RSS.
Et je ne dis pas ça parce-que je me sens un peu concerné.
Enfin, pas que.

Vous les sentez évoluer comment, vous, le RSS, les agrégateurs, tout ça ?

[1] merci de ne pas confondre avec la syndicalisation, sinon je me mets en grève