Les 4 accords les plus compliqués du monde

Le saviez-vous ? La grande majorité des tubes pop des quarante dernières années repose sur la même suite de seulement quatre accords. Décryptage et explications.

Le buzz de ces derniers jours sur The Axis of Awsome, ce groupe parodique australien qui a produit une vidéo démontrant qu’une grand partie des tubes pop-rock produits depuis deux décennies utilisent les 4 mêmes accords a ému la blogosphère et les mélomanes, qui ont tôt fait de crier à l’escroquerie intellectuelle : haro sur les pop-stars, qui nous refourguent la même daube recyclée depuis des années.

Émotion compréhensible.  Si je n’avais pas quelques notions de musique et d’harmonie, et si je ne pratiquais pas moi-même régulièrement, j’aurais probablement réagi de la même façon. Mais cette émotion est infondée, et je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

D’abord, ce truc de 4 accords.

Toutes les chansons reprises dans cette vidéo sont bâties sur les 4 mêmes accords ? Et alors ? C’est censé être une découverte ? Cela ne veut strictement rien dire. Car si on veut raisonner de la sorte, il faut alors préciser qu’il n’existe en tout et pour tout que 7 accords fondamentaux : un par note disponible dans l’alphabet musical. Oui, comme l’ensemble du langage est constitué d’un alphabet de 26 lettres, toute la musique est construite sur 7 notes et 7 accords. Bien sûr, j’extrapole. Il existe en fait des milliers d’accords, autant que vous pouvez jouer de combinaisons de notes sur un instrument, mais ils sont tous dérivés du fondamental : majeur, mineur, dièse, bémol, tierce, quinte etc etc etc

black eyed peas

La suite harmonique, identique ? Pas vraiment…

La vidéo, très bien faite, montre donc une suite d’accords répétée à l’infini, qui sont exactement ceux-ci : Mi Majeur, Si Majeur, Do Dièse Mineur, La Majeur (je me fie à ma guitare qui normalement est bien accordée mais je n’ai pas mon diapason sous la main…). Nous parlons de suite d’accords, ce qui ne signifie absolument pas qu’il s’agit des MEMES accords dans chacune des chansons citées. Les auteurs de la vidéo manipulent un peu la réalité en transposant la suite harmonique. Un exemple pour preuve ? With or without you de U2 est en Ré La Si mineur Sol, alors que Torn de Nathalie Imbruglia est en Fa Do Mi Mineur La Dièse. Rien à voir, donc ! Nous pourrions multiplier les exemples par autant de chansons mentionnées dans la vidéo. C’est un peu technique, mais cela valait le coup de vérifier.

Il est donc erroné de prétendre que toutes ces chansons sont construites sur les 4 mêmes accords : la vérité serait plutôt de dire que « les extraits produits dans cette vidéo utilisent la même suite harmonique si on les transpose sur le même accord de base ». La notion d’extraits est importante également, car toutes les chansons n’utilisent pas la même progression sur l’ensemble de leur durée, il y a des couplets, des refrains, des ponts, des soli, etc…

Pourquoi cette progression harmonique ?

En fait la question serait plutôt de savoir pourquoi cette suite d’accords est utilisée si souvent. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, ce n’est pas une question de facilité. Un musicien professionnel sait jouer n’importe-quel accord, pour lui il n’y a pas d’accords faciles ou d’accords difficiles. Je crois que c’est beaucoup plus profond que cela et que cela touche au mystère de l’âme humaine. Notre cerveau est ainsi fait que certaines harmonies nous touchent plus que d’autres, et qu’une suite d’accord parle à notre inconscient davantage qu’une autre. C’est vrai pour le public, mais c’est vrai aussi pour le compositeur. C’est d’autant plus vrai que justement, et ce cas le démontre, une même suite harmonique utilisée par plusieurs artistes – probablement sans même qu’ils s’en soient aperçus au moment où ils composaient leur chanson – sur plusieurs décennies a produit un nombre de tubes important.

Ensuite, selon sa culture, l’homme (et même parfois les animaux) est sensible à des types différents d’harmonies : une chanson de Jeff Buckley qui tirera des larmes d’émotion à un américain laissera peut-être de marbre un pakistanais.

C’est d’ailleurs tout le mystère du blues : pourquoi cette musique immuable s’est elle cristallisée pour l’éternité autour des 3 mêmes accords et 12 mesures, et surtout de la même progression harmonique ? Parce-que cette mécanique musicale qui prend ses racines an Afrique, dépouillée de toute fioriture, disait probablement à la perfection la souffrance des noirs dans le sud de l’Amérique conservatrice du début siècle dernier : l’histoire avait un début, un milieu et une fin, et les 12 mesures, dans leur symétrie et leur dissonance racontent tout, comme un livre qu’on ouvre, qu’on lit, et qu’on referme.

Finalement, la vidéo de The Axis of Awsome aura un mérite qui va probablement à l’inverse de l’effet recherché : démontrer l’incroyable et infinie richesse de la musique, qui est capable de se renouveler et produire des choses différentes avec seulement quelques accords. Comme chaque être humain est différent, chaque façon d’interpréter une note est différente.

Ce qui nous rappelle que la musique est un truc avant tout profondément humain. Ouf.

Invité
16 janvier 2009

Super cet article. Moi qui compte me mettre à la guitare. Cela en fait moins à apprendre.

Invité
zipolo
16 janvier 2009

« des tubes pop-rock produits depuis deux décennies utilisent les 4 mêmes accords a ému la blogosphère et les mélomanes, qui ont tôt fait de crier à l’escroquerie intellectuelle »
Parce qu’il est bien connu que les bloggeurs ne relayent pas la même infos de « buzz » , évidemment que non tout le monde a un contenu bien à lui…

Invité
16 janvier 2009

Bel article, clairement expliqué. Moi qui ne connait rien à la musique, je pense avoir tout compris :)

Invité
16 janvier 2009

J’attendais que quelqu’un de sérieux donne les bons arguments musicaux à ce faux-buzz … (quand des non musiciens se font avoir)

Merci Eric !

Invité
Augure
16 janvier 2009

Je suis complètement d’accord avec the axis of awesome: le fait qu’on ressort les 4 mêmes accord, même si elles sont à différentes sauces de suite d’harmonique, c’est un argument hypocrite utilisé par les majors pour nous servir les mêmes formules daubées qui marcheront en effet peut-être parce qu’il n’y aucun risque et aucune nouveauté.

Ce n’es pas pour rien que beaucoup de professionnels ou de passionés de musique crie à la mort du pop-rock et pleure le supplice de leur oreilles qui entendent toujours les mêmes choses.

Sans même aller dans le fait qu’il y aujourd’hui de nombreux genres qui heureusement réinvente la musique, du folk scandiave, à la techno allemande ou encore le rap de chicago.

Mais il suffit en fait de regarde de vieille demonstration de gars vraiment talentueux dans leur domaine respectif, et qui ne se contentent absolument pas de 4 accords:

http://youtube.com/watch?v=6mS.....re=related
http://youtube.com/watch?v=6mS.....re=related

Invité

Vive le triton, l’accord du diable !

Invité
16 janvier 2009

Je croyais être en mesure de comprendre tout les articles qui paraissent sur presse-citron, mais là, c’est la première fois que je suis complètement largué. J’ai rien mais alors rien compris du tout ;-)
Je crois que je ne suis pas fait pour jouer de la musique. L’écouter me suffit…

Invité
16 janvier 2009

Excellent article, mais c’est aussi un peu gros de jouer les mêmes accords mais de chanter d’autres notes. C’est « facile » de chanter n’importe qu’elle chanson sur ces 4 accords si on chante plus fort que la musique… :)

Invité
Coreight
16 janvier 2009

Merci beaucoup Eric pour cette mise au point, tout à fait d’accord avec ton analyse et surtout ta conclusion: finalement avec la même vidéo on peut percevoir un message totalement différent selon son ses compétences musicales, sa sensibilité… voir même son humeur du moment.

Très bon rapprochement avec le blues, une video de ce type avec des standards blues serait beaucoup plus frappante.

@Jean-Sébastien Mansart : +1 !!!

 
Lire les articles précédents :
Obama d’accord, mais Bush alors ?

"George W Bush could ... learn how to hold a book" George W. Bush a prononcé hier son discours d'adieu...

Fermer