Quand j’étais môme, avant d’essayer d’être Jimmy Page, je rêvais d’être Chevalier du ciel. Enfin pilote de chasse quoi.
Ouais, comme tous les petits garçons. En tout cas à mon époque.
C’était ça ou pompier.
L’idée de me voir aux commandes d’un Mirage III F (ou E je sais plus) créait chez moi une sorte de frisson qui contenait certainement quelque-chose de l’ordre du sexuel.
Sans le savoir bien sûr. J’avais pas 10 ans hein, calmez-vous les filles.
Puis mes aptitudes en mathématiques m’ont vite ramené à la réalité : je ne serais jamais Tanguy.
Même pas Laverdure ? Même pas Laverdure.

Gotlib power

Vint alors ma période BD. Une passion d’enfance.
J’en dévorais autant que des Chocos BN, matin midi et soir. De Gaston à Yoko Tsuno, de Rahan (fils de Crao) à Achille Talon, tout mon bonheur était contenu dans ces albums magiques dont chaque page recelait mille secrets que j’explorais un par un, lentement, m’enivrant aussi de l’odeur du papier, unique…
Important, l’odeur du papier, vous avez remarqué ?
Jusqu’à tomber sur cet OVNI découvert juste à l’aube de l’adolescence et qui fut LA révélation : le grand, l’énorme Gotlib et sa fameuse Rubrique à Brac.
Après la Rubrique à Brac ma vie ne fut plus la même : je décidai que je serais dessinateur de BD.
Le talent n’attendant pas (enfin c’est ce que croyais), je commençai donc ma carrière avec un BIC et… mes cahiers d’écolier.
Ceux de maths surtout, comme quoi tout se retrouve finalement.
De mes 10 ans jusqu’à l’adolescence, rares furent les cahiers qui échappèrent au carnage : de la couverture à la dernière page, tout était prétexte à dessiner, annoter, gribouiller des Lucky Luke (je le dessinais vachement bien), puis enfin et surtout, des coccinelles de la Rubrique à Brac.
Et des visages. Des visages tantôt rigolos, tantôt sinistres, tantôt muets, souvent moches, parfois beaux.
Des visages sans nom qui ne représentaient personne, mais qui ressemblaient surtout beaucoup à ceux créés par mon idole Gotlib.
Marcel de son prénom.
Dans ces visages, un "personnage" revenait fréquemment. Comme une sorte de filigrane dans cette cour des miracles, sorte de héros récurrent.
Impossible de lui donner un nom, un point de référence.
Jusqu’à ce week-end, quand, alors que je faisais justement du rangement dans mes archives d’écolier, mon fils s’approcha pour regarder par-dessus mon épaule : "…mais ce dessin, là, c’est toi P’pa".
Le choc.
Ce visage, dessiné à la va-vite alors que je m’ennuyais une fois de plus dans un cours de maths il y a presque 30 ans, ce serait moi… maintenant !
A le regarder encore et encore, je me dis qu’il y a effectivement une ressemblance, la sévérité du regard mise à part.
Troublant, non ? Aurais-je eu un don caché de prémonition ?
Moralité : si vous voulez voir à quoi vous ressemblerez dans 30 ans, oubliez tous les logiciels de morphing, même les plus sophistiqués. : demandez-moi de vous faire un dessin.
Ca, même un pilote de chasse n’aurait pas su faire.
Trop fort en maths, le pilote de chasse.
Chauffe, Marcel.

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