Alors qu’il se crée chaque jour dans une relative indifférence des blogs de qualité dépourvus de tout moyen financier, l’arrivée d’un nouvel acteur « institutionnel » sur le marché déjà encombré des médias en ligne focalise généralement l’attention et constitue toujours un évènement excitant.

slate Slate.fr, modestement

Bienvenue à Slate.fr, un nouveau site pure player d’information et d’analyse sur internet, lancé dans une relative discrétion hier.

Slate.fr, version française adaptée de son grand frère américain Slate.com, un magazine en ligne fondé dès les débuts du web en 1996 avec le soutien financier de Microsoft et racheté depuis par le Washington Post, et dont il pourra reprendre une partie des contenus, est « un site dédié à l’analyse de l’actualité, avec une forte plus-value éditoriale », selon Jean-Marie Colombani, l’un de ses fondateurs (ex patron du Monde).

Le site devrait au départ fonctionner avec une équipe réduite de 7 à 8 personnes et prévoit à terme une quarantaine de collaborateurs, pour atteindre l’équilibre financier en 2012. Slate.fr est détenu majoritairement par ses fondateurs, à savoir Jean-marie Colombani, Jacques Attali et deux autres anciens du Monde Eric Leser et Eric Le Boucher, ainsi que Johan Hufnagel, bien connu des internautes et des lecteurs de 20 Minutes, dont il était le rédacteur en chef. Le financement devrait être complété par des investisseurs privés dans un fonds spécialisé dans les nouvelles technologies.

Si l’émergence d’un nouveau site d’information est toujours une bonne nouvelle, l’arrivée de Slate.fr en pleine période de mutation du paysage médiatique et d’incertitudes sur le marché publicitaire en ligne inspire quelques réflexions :

Sur la forme

Même si nous devons considérer que nous avons affaire à une « beta », et donc à un site non finalisé en phase de lancement, je trouve la présentation de Slate.fr assez brouillon. Le flux d’information principale est écrasé dans une colonne centrale peu lisible, et la boîte à liens de la colonne gauche prend à mon avis beaucoup trop de place. Slate.fr affirme sa différence par rapport au modèle américain, en se contentant su strict minimum en termes de parenté : seuls les codes couleur sont identiques, ainsi qu’une vague similitude dans le menu principal de navigation par thèmes en haut de page.

La dimension « nouveau média » ne saute pas aux yeux de prime abord, et la mise en page somme toute très conventionnelle manque de punch. On sent qu’on a affaire à un média institutionnel, impression probablement renforcée par la présence de Jean-Marie Colombani et Jacques Attali dans l’équipe dirigeante (et rédactionnelle). Ainsi, même si l’on comprend que ce n’est pas la vocation première du site,  l’ouverture aux contributeurs extérieurs n’est-elle pas vraiment mise en valeur, comme elle peut l’être par exemple chez Le Post.fr ou encore Agoravox.

La modestie affichée par l’équipe est plutôt rafraichissante, surtout quand on la compare aux propos pompeux tenus par Edwy Plenel lors du lancement de Mediapart l’an dernier à peu près à la même période. Cela étant, quitte à jouer la discrétion, je pense que le site aurait pu davantage s’inspirer des méthodes virales et inscrire sa communication de lancement dans la longue traîne, en distillant quelques infos dans les réseaux sociaux, et pourquoi pas chez quelques blogueurs, comme avait très bien su le faire Vendredi par exemple. Cela a peut-être été fait, mais je n’ai rien vu.

Sur le fond

J’ignore quel est le bord politique de Slate, ou si le site se veut neutre, mais je note (c’est ma façon perfide de chercher la petite bête), que dans la rubrique Liens/Politique du pied de page, peu fournie il est vrai, sur les 5 sites mentionnés, 4 sont de gauche et un seul de droite. Même si Narvic se fait l’écho d’un point de vue opposé, c’est un détail, mais il froissera probablement ceux qui sont en quête d’un média vraiment objectif et pluraliste. Comment ? Noooon je ne dis pas ça parce-que je ne peux pas blairer Noël Mamère, allons allons :-)

Concernant le modèle économique, Slate.fr compte sur la publicité pour assurer ses revenus, et, à terme, sa rentabilité.
Même si le marché publicitaire sur internet est en développement, de lourdes incertitudes plannent aujourd’hui sur l’impact que la crise aura sur celui-ci dans les prochains mois. Le pari est donc osé.
Slate.fr assure démarrer avec une « équipe restreinte » et j’imagine bien qu’un compte prévisionnel d’activité a été établi, mais même avec une équipe restreinte, ça sera difficile. D’ailleurs cette notion d’équipe réduite est toute relative. Le blogueur indépendant que je suis, qui commence juste à tirer quelques revenus d’une activité à plein temps, aimerait bien disposer d’une « équipe restreinte » composée ne serait-ce que de la moitié du staff de Slate.fr. Mais les chiffres sont sans appel : avec une moyenne d’un million de pages vues par mois, Presse-citron arrive à peine à faire vivre, modestement pour le moment, une personne, qui fournit l’intégralité du contenu du site. Si l’on fait un calcul simple, tenant compte du fait que Colombani et Attali ne doivent pas se contenter d’un smic (même si mon petit doigt me dit qu’il ne vont pas se verser de salaire au début et pendant quelques temps…), si Slate.fr veut parvenir à faire vivre 7 à 8 personnes, il va falloir rapidement atteindre une audience importante, que je situerais entre 7 et 10 millions de pages vues par mois. Et je n’imagine même pas la structure de coûts quand Slate comptera une quarantaine de collaborateurs. Les actionnaires vont souffrir pendant un petit moment.

C’est là d’ailleurs toute la différence culturelle (et financière) entre une approche « traditionnelle » du média en ligne, même pure player, et celle d’un webzine issu de la longue traîne et des communautés internet. Le média traditionnel entre par le haut, avec une équipe, des coûts, des actionnaires et des partenaires financiers, un plan de communication, et accepte un modèle classique d’investissement avant d’atteindre une hypothétique rentabilité. Le webzine (ou blog) fait exactement l’inverse : une personne, pas de frais, l’acquisition progressive de visibilité, puis,si tout va bien, d’une certaine notoriété, qui éventuellement pourra ensuite être monétisée.

Si l’on prend l’exemple du créneau People, comparez les audiences d’un Voici.fr édité par une équipe de plusieurs personnes (mais qui n’est pas un pure player il est vrai) et celle d’un Chauffeur de Buzz, qui reste le site d’un seul homme, et vous aurez une idée de ce à quoi je fais allusion. Pour réussir sur le web, il vaut mieux être un expert du web. Même quand on a dans son staff des signatures prestigieuses.

Mais la plus grande difficulté pour Slate.fr sera probablement et d’abord de trouver sa place sur un créneau déjà bien encombré, et de se positionner rapidement et durablement dans un paysage bien occupé par des sites déjà établis comme Bakchich.infoRue89.com et Le Post.fr, dont la forte audience ne suffit apparemment pas encore à assurer la rentabilité.

Quoiqu’il en soit, les amateurs de nouveaux médias sont comblés : nous vivons une époque formidable de ce point de vue.