Créer un moteur de recherche ! En 2012 ? Dans un marché planétaire phagocyté par des monopolistes géants qu’on peut compter sur les doigts de la main. L’imaginer, au plan conceptuel, en développer toute la technique, extrêmement sophistiquée, pour le plus dans un contexte académique, en impliquant des étudiants dans ce beau projet, ambitieux, trouver

Créer un moteur de recherche ! En 2012 ? Dans un marché planétaire phagocyté par des monopolistes géants qu’on peut compter sur les doigts de la main. L’imaginer, au plan conceptuel, en développer toute la technique, extrêmement sophistiquée, pour le plus dans un contexte académique, en impliquant des étudiants dans ce beau projet, ambitieux, trouver des fonds, puis tenter de le déployer au niveau mondial, d’emblée en 12 langues (allemand, anglais, espagnol, français, italien, portugais, polonais, arabe, russe, japonais, chinois, coréen), tel est le défi un peu fou accompli par Massimo Marchiori, professeur utopiste à l’Université de Padoue.

Je n’ai pas encore pu le tester, donc tout ce que j’écris ici se base sur la présentation du moteur faite hier, à la bibliothèque de l’Université, dans ce qui restera comme un lancement « historique », selon les mots de Marchiori lui-même, tellement il a été catastrophique : rien ne fonctionnait, projecteur en panne, écran blanc, pas de connexion Internet (ce qui est quand même le comble pour lancer un moteur !), à la fin, après plus de 40 minutes (!) d’attente inutile, il a dû se résoudre à un « pauvre point » sur clé USB pour expliquer Volunia. Donc, honneur à son sens de l’humour et à sa bonne humeur pour tenter de sauver les meubles…

En partant d’une métaphore : 2012 est l’année où de nouvelles normes européennes, adoptées en 1999, entrées en vigueur pour tous les États membres, sont censées libérer les poules de leurs « conditions de vie [] misérables, entassées dans les cages sans accès à l’extérieur », en rêvant à de grands espaces.

Or dans son esprit, les internautes, eux aussi en quête de grands espaces vitaux et de « socialité », sont parqués dans les cages dorées de Facebook & Google, entre autres, davantage enclins à faire de la rétention de navigation plutôt qu’à la libérer…

Un constat d’autant plus évident depuis le 10 janvier 2012, qui « restera dans l’histoire des outils de recherche et d’accès à l’information comme la date à partir de laquelle Google a définitivement cessé d’être le moteur de recherche du web pour devenir le moteur de recherche de l’entreprise Google. »

Volunia se propose donc de créer une alternative à cette forme traditionnelle de navigation, dont le fonctionnement n’a pas véritablement changé depuis 15 ans, en voulant offrir à l’internaute « une perspective neuve, totalement différente de que les moteurs traditionnels ont proposé jusqu’à présent ».

En lui faisant prendre de la hauteur. C’est-à-dire que lorsque le moteur vous propose un résultat, avant même de cliquer pour entrer dans le site, l’algorithme de Volunia en détermine l’arborescence et vous en propose une visualisation, soit cartographique soit par dossiers, sur laquelle vous pouvez intervenir et la modifier si elle ne vous convient pas.

Le but de l’opération est d’éviter à l’internaute de pénétrer dans le labyrinthe d’un site complexe en lui fournissant d’emblée une vue d’ensemble, grâce à la barre de navigation, qui est le véritable applicatif de Volunia : en choisissant les catégories « images », « audio », « vidéo » ou « documents », vous avez une prévisualisation de ce que le moteur considère comme les éléments correspondants qu’il juge significatifs. D’un coup d’œil, un site complexe comme celui de la NASA vous livre ses meilleures images, ou vidéos, sans devoir les chercher en suivant un parcours tortueux.

De ce point de vue, il me semble que le moteur met en avant l’aspect « sérendipité », apte à séduire le flâneur plutôt que celui qui cherche quelque chose de précis. C’est d’ailleurs un point qui ressort des premières critiques que j’ai lues sur le Web italien, à savoir que la pertinence des résultats n’est pas au rendez-vous.

Mais cela s’explique par l’approche retenue par Marchiori, qui n’a jamais eu l’intention de se mesurer à Google sur son terrain, comme il l’explique fort bien dans l’interview qu’il m’a accordée :

Google est trop énorme. Et du reste, quiconque s’y connaît un peu en moteurs sait que pour faire un outil de recherche qui s’approcherait juste de Google, sans aucune innovation, serait déjà un travail formidable, vu la complexité que représente le déploiement d’un moteur de recherche de taille planétaire. Par conséquent, il n’a jamais été question de « Google killer » : j’ai juste dit que je voulais faire un moteur de recherche d’un autre type, pour permettre aux gens de faire certaines choses mieux, et différemment. Quelque chose de semblable aux futurs moteurs de recherche que nous aurons dans cinq ans. La concurrence directe est impossible : Google, tel que je l’imagine, est comme un boxeur de 200 kilos (vu les ressources dont il dispose), trop puissant dans la lutte, et capable d’anéantir tout autre adversaire pesant bien moins que lui (une start-up, par exemple). Par conséquent, toute compétition directe ne serait que folie, perte de temps et d’énergie. Par contre, si au lieu de l’affronter sur le ring on se la joue à la belote, il se pourrait que le boxeur ne soit plus vraiment à l’aise. C’est donc là où je veux arriver, il faut que l’on fasse du neuf, qu’on arrête avec la pensée unique selon laquelle la seule façon de chercher est celle dictée par les moteurs de recherche d’aujourd’hui, et inventer de nouveaux modèles de recherche.

Ainsi, tous les avis négatifs que je vois passer en argumentant qu’on n’y est pas au niveau pertinence me semblent se tromper de débat pour éviter la vraie question : – est-ce qu’avec Volunia Marchiori réussira à faire adopter une nouvelle façon de naviguer ?

La réponse dépendra évidemment du taux d’adoption, massive ou confidentielle, mais cela nous le saurons dans les mois à venir.

Lui-même explique d’ailleurs que Volunia ne pouvait pas débuter en indexant déjà tout le Web, donc ils ont choisi pour toutes les langues concernées les sites et services retenus plus significatifs. Sur quels critères, impossible de le savoir pour l’instant, mais je me réserve de le lui demander un jour…

Il a également conçu le moteur pour qu’il soit multidevice et aisément scalable : toute la mécanique est déjà en place, sur toutes les plateformes (tablettes, mobiles, etc.), et s’il faut monter en puissance, il suffira d’ajouter des serveurs sans que l’architecture du système ne soit remise en cause. C’est tout le mal qu’on lui souhaite…

* * *

J’en arrive maintenant au deuxième volet, social.

Volunia propose deux modes de navigation : anonyme ou logué. Il faut s’enregistrer pour explorer la « socialité » du service et naviguer en interagissant avec les autres internautes, qui visitent éventuellement le même site que vous en même temps que vous. Leurs profils s’intègrent ainsi dans la cartographie dynamique des sites générée par Volunia, dans laquelle je peux zoomer pour approfondir le niveau de détail et savoir immédiatement qui est susceptible de partager mes intérêts.

Le Web devient ainsi un seul et unique lieu de rencontre où le point de départ de l’interaction ou du dialogue n’est plus « la cage Facebook » ou autre, mais simplement l’endroit où vous vous trouvez, hic et nunc.

Le paramétrage est entièrement définissable au niveau utilisateur, même si je vois d’ici la levée de boucliers sur la confidentialité des données, le respect du droit à la vie privée, les politiques de sécurité, etc. Autant de thèmes que j’approfondirai et sur lesquels j’essaierai d’obtenir l’avis de Marchiori directement.

Pour l’heure j’observe ceci : généralement, le search est une activité éminemment personnelle, voire secrète. Sans parler de visiter des sites pornos à longueur de journée, je ne pense pas qu’il nous vienne naturellement à l’esprit de partager nos parcours de recherche sur le Web. Or par son aspect social, Volunia nous propose un changement radical de paradigme ! Et cela, selon les mots de son inventeur, dans le but d’accroître notre propre réseau informationnel en l’enrichissant grâce à celles et ceux avec qui nous nourrissons des intérêts communs.

Il n’est pas question ici de recherche sociale au sens traditionnel, où l’intérêt plus ou moins spontané du plus grand nombre peut influencer le mien (digg-like, etc.), mais plutôt de socialité dans la recherche, d’échanges d’opinions, nuance. Un niveau d’intégration entre les personnes et les informations beaucoup plus ouvert que lorsque cette intégration a lieu dans un seul site (Facebook, par exemple), et là où le Web tel qu’il existe trace une ligne de démarcation nette entre les sites et les internautes, Volunia tente d’éliminer cette distinction en mettant les visiteurs en contact direct, en faisant de chaque site un lieu de rencontre et d’échange, un peu comme s’il s’agissait d’un forum classique, où l’interaction se double d’une vision sociale, multiculturelle et multilingue.

* * *

Ma conclusion, pour l’instant, est que Volunia n’est pas un moteur de recherche traditionnel, c’est autre chose, une nouvelle façon de naviguer, pas vraiment comparable.

Donc juger et jauger Volunia à l’aune des comparatifs avec Google et Facebook (j’ai même vu l’équation Volunia = mix de Google + Facebook), c’est se tromper de débat. Ce n’est pas un moteur destiné à remplacer ou à faire mieux que Google, mais quelque chose de complémentaire qu’on peut utiliser en plus, en parallèle, en fonction des humeurs et des usages.

C’est un nouveau concept de navigation, dans l’air du temps selon moi, un banc d’essai, un laboratoire d’idées, avec aussi une vision prospective sur le Web sémantique, qui mise énormément sur l’interaction « volontaire et spontanée » avec l’internaute, un moteur participatif, dans ce sens, qui tente de mettre l’avenir en perspective pour mieux y adapter le présent :

Ce n’est pas comme ça que ça marche, pour innover véritablement il ne faut pas faire dans la continuité, il faut une rupture. Prendre le futur le plus éloigné et tenter de le rapprocher de nous, plutôt que d’essayer d’améliorer le présent. Et c’est exactement ce que j’ai essayé de faire avec Volunia : il n’est pas dit que ça réussisse, mais je suis sûr que dans cinq ans, tous les moteurs de recherche fonctionneront ainsi, et c’est ça qui compte.

Les internautes l’adopteront-ils ? De façon massive ou confidentielle ? Nous le saurons dans les mois à venir.
Et les moteurs s’y adapteront-ils ? Volunia est breveté pour le monde entier, donc même sans savoir ce que le ou les brevet(s) recouvrent, il sera intéressant de voir si quelqu’un s’inspire des nouveautés de Volunia.

Volunia screen Volunia, plus quun moteur, un concept

Pour des copies d’écran plus lisibles, voir ce billet d’Abondance.

En tout cas, de mon point de vue, c’est une tentative et une alternative qui méritent qu’on s’y intéresse. Les poules que nous sommes le feront-elles ? Pas dit : je connais plein de poules fort contentes des cages où elles pataugent volontairement en compagnie de millions d’autres gallinacés…

Ça me rappelle une petite histoire belge : pourquoi le coq est-il l’emblème des français ? Parce que c’est le seul animal qui arrive à chanter en ayant les pieds dans la merde ! icon wink Volunia, plus quun moteur, un concept

Donc saluons le courage de Massimo Marchiori et de toute son équipe, qui se sont lancés dans l’aventure avec les moyens du bord face à des mastodontes immensément puissants, et longue vie à Volunia !