La fermeture annoncée de Google Wave (j’étais en vacances loin d’ici mais j’ai vu passer l’info) a agi comme un révélateur pour les analystes : oui le tout-puissant Google, véritable concentré de matière grise mené par deux visionnaires et un gestionnaire auxquels rien ne résiste peut aussi se planter dans les grandes largeurs, parfois.

google flops Les 15 échecs de Google et ce quils disent sur sa diversification

De nombreux blogs et webzines high-tech y sont allés de leur liste des flops de Google, que l’on peut entre autres retrouver réunis dans cette infographie (bizarrement dans un ordre non chronologique). Une liste à laquelle il conviendrait d’ajouter Lively et, dans une certaine mesure, le smartphone Google Nexus One (je sais que certains vont hurler de voir ce fabuleux téléphone dans la liste des échecs mais bon, les faits sont têtus). Je ne mentionne pas Orkut, au statut un peu à part puisque le service cartonne au Brésil, ce qui ne permet pas de le classer dans les flops.

L’observation de cette litanie de flops appelle quelques commentaires :

Tout d’abord, leur nombre n’est pas anodin : 15 échecs en 13 ans d’existence sur une cinquantaine de services au total ça commence à faire beaucoup. Transposé dans un autre contexte, ce nombre paraîtrait inconcevable. Difficile d’imaginer la même chose dans un secteur de l’industrie ou de l’économie « traditionnelle », comme la banque ou l’automobile. Difficile même d’envisager autant de flops chez Apple ou Microsoft. Mais c’est Google, et Google est et demeure une web company, avec l’agilité et la flexibilité que cela induit, et des investissement en recherche et développement relativement limités puisque principalement fondés sur l’ingénierie humaine.

Tous ces flops ne sont pas… des échecs. Google nous a habitués à fonctionner par itérations, avec de longues périodes de beta-tests. Certains services relèvent davantage de l’expérimentation que de la mise en place définitive. D’ailleurs, le fait que de nombreux services ne soient jamais sortis des Labs de Google est à ce titre révélateur. Google essaie pour apprendre, et l’échec est une bonne école. Ainsi certaines fonctionnalités bien installées dans nos habitudes sont issues de services Google ayant disparu. C’est le cas par exemple de la petite étoile qui permet de mettre en favori un résultat de recherche, qui provient directement de Wiki Search. En fait les expérimentations de Google sont un peu au web ce que les concept-cars sont à l’automobile : à la fois vitrines d’un savoir-faire et laboratoires dont on extrait ensuite des technologies appliquées sur la voiture de monsieur tout-le-monde.

Aucun de ces services n’était (ou n’est) payant. Google nous a habitués à la gratuité, et c’est vrai aussi de ses flops : ils ne peuvent être attribués à une notion de coût. Preuve que la gratuité ne garantit pas l’adhésion des masses. Même chez Google. Mais ceci démontre aussi que Google peut être prisonnier de son modèle gratuit financé par la publicité, qui ne fonctionne qu’avec un nombre très important d’utilisateurs. Certains de ces services étaient sûrement pertinents, mais n’ont pas trouvé leur financement.

Sur ces 15 flops, seuls deux proviennent de services rachetés par Google. Il s’agit de DodgeBall et de Jaiku. L’observation de ces deux services est intéressante dans le contexte de 2010 car le premier évoque un peu FourSquare (le fondateur de DodgeBall a quitté la start-up depuis pour fonder… FourSquare) et le deuxième ressemblait à Twitter. Sur ces deux exemples, Google démontre qu’il peut être à la fois précurseur (s’intéresser à un réseau social mobile géolocalisé en 2005) et à la bourre (courir derrière Twitter et espérer le rattraper avec Jaiku puis Google Buzz). Un marqueur de la capacité de Google à développer en interne, et parfois à se planter sans avoir besoin de personne.

Certains services ont échoué en raison de leur complexité. C’est le cas de Google Wave, auquel la plupart des utilisateurs qui s’y sont aventurés n’ont rien compris. Pour les internautes, Google est synonyme de simplicité, et ses services stars sont ceux qui reportent l’adhésion du grand public. Wave était typiquement un truc de geek, une usine à gaz censée réinventer l’email, alors que l’email est tout sauf un truc de geek. On pourrait rétorquer que Google anticipait des usages qui de toute façon arriveront. D’accord, mais dans ce cas je répondrai avec cette vieille règle marketing pas si éculée : on a toujours tort d’avoir raison trop tôt.

A part le Nexus One, tous les échecs de Google concernent des services web. S’il apparaît aujourd’hui évident qu’avec le Nexus One Google s’est aventuré un peu dangereusement dans un métier qui se situe totalement en dehors de son champ habituel de compétence (construction et distribution de produit physique), on ne peut pas en dire autant de ses autres ratés. Preuve que nul n’est prophète en son pays. Même Google.

La plupart des services ayant échoué ont été fermés entre 2009 et 2010. Doit-on y voir une reprise en main des affaires par la direction, qui en quelque sorte sifflerait la fin de la récré en envoyant un message à ses troupes disant qu’il est temps de de recentrer sur l’essentiel ? Cela dit peut-être aussi certaines choses sur ce qui constitue déjà l’histoire de Google : après une décennie d’innovation et de recherche tous azimuts, place à la rigueur et au développement sur les activités rentables et parfaitement maîtrisées ? Je n’ai bien sûr pas la réponse, mais certains éléments pourraient le laisser penser.

Quoiqu’il en soit, les échecs de Google ont finalement quelque-chose de rassurant : ils démontrent d’une part que même un géant peut régulièrement se prendre les pieds dans le tapis. Ils démontrent aussi que cette firme possède (et encourage) une énergie créatrice énorme et que l’innovation figure dans son ADN, quitte à connaître des revers de fortune assumés. Un luxe de société richissime, certes, mais pas seulement : l’histoire de Google c’est un peu celle du web, celle d’une économie où l’échec peut être aussi un signe de vitalité, voire se recycler parfois en succès.