Ce mardi 19 mai, Google tenait sa célèbre Google I/O au Shoreline Amphitheatre de Mountain View. Pendant deux heures, Sundar Pichai et ses équipes ont déroulé une vision du futur dans laquelle Google est partout : dans votre barre de recherche, dans votre panier d’achat, dans vos oreilles via des lunettes connectées, dans les vidéos que vous regardez et celles que vous pourriez bientôt créer sans lever un doigt.
Une vision cohérente, techniquement impressionnante, et construite sur une prémisse que l’entreprise n’énonce jamais vraiment : pour que Google soit partout, il faut que les autres disparaissent.
Google I/O 2026 : une keynote XXL
Sundar Pichai a donné le ton dès le début de la conférence : Google entre officiellement dans ce qu’il appelle “l’ère agentique”. L’IA ne répond plus aux questions, elle agit, planifie, exécute. Chaque produit présenté ce mardi obéit à cette logique.
Ask Google : la barre de recherche réinventée
La refonte de la Recherche est l’annonce la plus symbolique, et la plus lourde de conséquences. La nouvelle barre, baptisée Ask Google (alimentée par Gemini 3.5), ne se contente plus de lister des liens bleus : elle répond, reformule, enchaîne les questions en conservant le contexte, et comprend les images jointes à une requête.
On peut par exemple demander à Google de recommander des cours de poterie le jeudi soir, à proximité, pour un débutant et obtenir une liste personnalisée sans jamais quitter la barre de recherche. On peut aussi lui envoyer des photos d’une tenue et lui demander de trouver des vêtements dans ce style. La recherche devient une conversation.
Un an après le lancement du Mode IA (AI Overview), Google annonce que celui-ci a dépassé le milliard d’utilisateurs actifs mensuels, un chiffre qui double chaque trimestre selon la firme. La barre de recherche classique, celle qui a structuré l’économie du web depuis 25 ans, est officiellement en train de disparaître.
Pire, Google a aussi présenté des capacités agentiques directement dans la Recherche. Il devient possible de déléguer des tâches complexes et multi-étapes à un agent qui travaille en arrière-plan et revient avec des résultats consolidés. Ce Mode IA reste indisponible en France à ce stade. Ouf !
Le Panier universel : faites vos achats partout, tout le temps
C’est l’autre annonce la plus impressionnante (et inquiétante) de la keynote. Le Panier universel est un hub d’achat agentique intégré à l’ensemble de l’écosystème Google : Search, YouTube, Gmail, Gemini. On peut ajouter un produit au panier depuis n’importe lequel de ces services, et l’agent prend en charge tout le reste. Il surveille les prix en temps réel, alerte sur les baisses, consulte l’historique tarifaire, détecte les ruptures de stock et signale les incompatibilités entre produits. Pour illustrer la puissance de l’outil, Google prend l’exemple d’un PC assemblé pièce par pièce auprès de plusieurs vendeurs, avec vérification automatique de la compatibilité des composants.
Le Panier universel est construit sur Google Wallet, ce qui lui permet d’intégrer les avantages de fidélité, les offres personnalisées et les moyens de paiement préenregistrés. Quand l’utilisateur est prêt à finaliser, le protocole AP2 (Agentic Commerce Protocol) permet à l’agent de régler directement en son nom, dans les limites définies à l’avance. Nike, Sephora, Target, Walmart, Wayfair, Fenty et Steve Madden sont partenaires au lancement cet été aux États-Unis. La France n’est pas mentionnée.
Gemini Omni Flash : la vidéo générative pour tous
Google officialise Gemini Omni Flash, son nouveau modèle de génération vidéo. Disponible immédiatement pour les abonnés Gemini Advanced, il sera aussi intégré gratuitement à YouTube Shorts, ce qui lui donne d’emblée une distribution sans équivalent dans l’industrie.
L’outil combine la compréhension contextuelle de Gemini avec des capacités de synthèse visuelle réaliste, pour produire des vidéos à partir d’une simple description textuelle ou d’images de référence. C’est la réponse directe de Google à Sora d’OpenAI et à Runway, avec l’avantage considérable du réseau YouTube en guise de vitrine mondiale.
Gemini Spark : l’agent qui navigue sur le web à votre place
Gemini Spark est l’une des annonces les plus discrètes de la keynote, mais sans doute l’une des plus importantes sur le fond. Il s’agit d’un agent IA capable de naviguer sur le web de manière autonome, de collecter des informations sur plusieurs sources, de les synthétiser et d’accomplir des tâches en plusieurs étapes sans intervention humaine entre chaque étape.
Google intègre également AP2 dans Spark en priorité pour permettre les transactions agentiques sécurisées. Concrètement, Spark peut chercher un vol, comparer les options, réserver et payer sans que l’utilisateur ait à ouvrir un seul onglet.
Les lunettes intelligentes : Google et Samsung entrent dans l’arène
Sur le hardware, la keynote a réservé un moment fort avec la présentation des premières lunettes intelligentes Google, développées sur la plateforme Android XR en partenariat avec Samsung et Qualcomm. Deux catégories sont annoncées : les lunettes audio, avec un assistant vocal intégré dans les branches, et les lunettes avec affichage, qui superposent des informations visuelles au champ de vision.
Les premières arriveront à l’automne, dans des montures signées Gentle Monster et Warby Parker (deux marques choisies pour leur positionnement mode). Google semble avoir tiré les leçons de l’échec des Google Glass en cherchant cette fois à faire des lunettes un objet qu’on a envie de porter, pas un gadget qu’on subit. Samsung a profité du même événement pour dévoiler ses propres lunettes connectées Galaxy, dans les mêmes montures partenaires.
Gemini for Science : l’IA pour les scientifiques
Plus confidentielle mais techniquement ambitieuse, l’annonce Gemini for Science regroupe trois outils expérimentaux destinés aux chercheurs. Le premier, Hypothesis Generation, simule la méthode scientifique via un système multi-agents qui génère, débat et évalue des hypothèses de recherche en s’appuyant sur la littérature existante.
Le deuxième, Computational Discovery, est un moteur agentique qui génère et teste en parallèle des milliers de variantes de code pour explorer des espaces de modélisation complexes (prévisions solaires, épidémiologie).
Le troisième, Literature Insights, s’appuie sur NotebookLM pour explorer et synthétiser la littérature scientifique dans des tableaux structurés et des documents de synthèse. Des papiers de validation paraissent ce jour dans Nature. BASF, Bayer Crop Science, Daiichi Sankyo et des laboratoires nationaux américains utilisent déjà ces outils en avant-première.
Ce que Google ne dit pas…
Derrière la démonstration de force, les annonces de cette Google I/O dessinent un scénario que personne dans la salle n’a eu intérêt à nommer de manière explicite. À regarder chaque produit, tout semble logique, utile, presque merveilleux. En prenant un peu de recul, on s’aperçoit que l’avenir s’annonce inquiétant. Et les chiffres déjà disponibles en témoignent.
La presse et les éditeurs web enterrés vivants

Le modèle économique du web éditorial repose depuis toujours sur un principe simple : Google indexe le contenu produit par des tiers, le présente à ses utilisateurs sous forme de liens, et ces utilisateurs cliquent. Ce clic génère du trafic. Ce trafic génère des revenus publicitaires. Ces revenus permettent de payer des journalistes, des rédacteurs, des photographes, des développeurs.
Ask Google brise cette chaîne à son maillon central. Quand la barre de recherche répond directement à la question de l’utilisateur (avec une réponse synthétisée, formulée en langage naturel, étayée par des sources internes ou citées sans lien sortant), le clic n’a plus aucun intérêt. L’utilisateur a ce qu’il cherchait. Il n’ira pas plus loin. Vous ne nous croyez pas ? Les médias américains ont déjà pris un premier choc avec l’intégration d’AI Overview.
Les données Chartbeat, publiées en mars 2026, révèlent que le trafic de recherche organique a chuté de 60% pour les petits éditeurs sur deux ans. Les éditeurs de taille moyenne enregistrent une baisse de 47%, et les grands de 22%. À l’échelle mondiale, le trafic organique Google a reculé de 33% entre novembre 2024 et novembre 2025, et de 38% aux États-Unis sur la même période, selon les données Chartbeat citées par le Reuters Institute. Quant à Google Discover, il affiche lui aussi un recul de 21% sur la même période.
Dans le même temps, les recherches “zéro-clic” ont bondi de 56% à 69% sur l’ensemble des recherches Google entre mai 2024 et mai 2025 (près de sept recherches sur dix se terminent désormais sans un seul clic vers un site web). Et quand une AI Overview est présente en haut de page, une étude Pew Research de juillet 2025 établit que seulement 1% des utilisateurs cliquent sur les liens cités par l’IA, et 8% sur les résultats organiques apparaissant en dessous (contre 15% en l’absence d’AI Overview).
Parmi les victimes, on trouve de grands noms comme Business Insider qui a vu son trafic de recherche organique chuter de 55% entre avril 2022 et avril 2025. Cette situation a conduit l’entreprise à supprimer 21% de ses effectifs en mai 2025. HuffPost a perdu environ la moitié de ses référents de recherche sur la même période. The New York Times, pourtant mieux armé grâce à ses abonnements, a vu la part du trafic issu de la recherche passer de 44% à 37%. CNN a chuté de 27 à 38% selon les périodes, perdant entre 120 et 130 millions de visites mensuelles. Forbes a enregistré une baisse de 50% de son trafic en juillet 2025.
Sur les 50 plus grands sites d’information américains, 37 ont subi des baisses de trafic en mai 2025. La CEO de Business Insider, Barbara Peng, a résumé la situation dans un mémo interne :
Nous devons être structurés pour endurer des baisses de trafic extrêmes qui échappent à notre contrôle.
Le PDG de The Atlantic a, lui, prévenu ses équipes de se préparer à un trafic Google “proche de zéro” à terme. Ambiance.
Le Reuters Institute prédit que les éditeurs s’attendent en moyenne à une baisse de 43% de leur trafic de recherche sur les trois prochaines années, et qu’un éditeur sur cinq anticipe une perte supérieure à 75%. Certains n’attendent pas : en février 2026, Penske Media Corporation a déposé un mémoire fédéral dans le cadre d’un procès antitrust contre Google, accusant la firme de “cannibaliser” le trafic des éditeurs via ses AI Overviews, et documentant des baisses de taux de clic allant jusqu’à 58%.
Ce que lance Google aujourd’hui avec Ask Google, c’est la version finale et aboutie de ce mouvement. Google Search n’est plus un outil qui oriente vers les sources, mais un outil qui les remplace. Et il le fait avec le soutien des éditeurs eux-mêmes, contraints de se plier aux règles de Google s’ils veulent survivre. Le serpent qui se mord la queue.
L’affiliation : le modèle qui finançait de nombreux médias

Le nouveau Panier universel enfonce le clou pour les médias spécialisés. L’affiliation (mécanisme par lequel un éditeur perçoit une commission sur les ventes générées par ses recommandations) représente aujourd’hui une part considérable des revenus des médias, notamment tech. Presse-citron par exemple tire une partie de ses revenus de l’affiliation.
Comment ça marche ? Un lecteur lit un test de casque audio, clique sur le lien affilié, achète le produit, et le site perçoit quelques euros de commission. Multiplié par des milliers de transactions quotidiennes, cela finance des tests produits, des rédacteurs, des studios photo, des emplois, des bureaux, du matériel etc.
L’agent de Google court-circuite chaque étape de ce parcours. Il trouve le produit, surveille les prix sur l’ensemble des marchands disponibles, déclenche l’achat directement depuis Search ou Gmail, sans jamais passer par un article, un comparatif ou un lien tiers.
La valeur de la recommandation éditoriale est absorbée par l’agent, qui n’a pas besoin de lire un article pour savoir quel casque acheter puisqu’il a accès à l’ensemble des fiches produits, des avis clients et des historiques de prix. Business Insider avait d’ailleurs anticipé le coup : dans le même mémo annonçant ses licenciements massifs, la direction précisait qu’elle allait quitter la majorité de son activité Commerce, en raison de sa dépendance au trafic de recherche. En clair : le modèle affiliation est déjà mort pour eux. Le Panier universel de Google s’apprête à le confirmer à l’échelle de l’industrie entière.
Les plateformes d’affiliation, les comparateurs de prix, les guides d’achat spécialisés : tous perdent leur raison d’être dès lors que l’agent prend la main sur la transaction. Vous y voyez une exagération ? Il suffisait d’écouter Google pendant la keynote. L’entreprise décrivait précisément cette mécanique dans sa présentation du Panier Universel.
Les créateurs de contenu vidéo en PLS
Gemini Omni Flash arrive sur YouTube Shorts gratuitement. Des millions de créateurs construisent leur audience et leur revenu sur des formats courts (des dizaines d’heures de montage, de tournage, de script pour produire un contenu de 60 secondes qui va peut-être atteindre 50 000 vues). En face, Google propose un outil capable de générer ce même format en quelques secondes, pour zéro coût, à l’échelle industrielle.
Le contenu généré par IA va envahir YouTube Shorts, TikTok et Instagram Reels avec une vitesse et un volume que les créateurs humains ne peuvent pas suivre. L’algorithme, lui, ne distingue pas (ou plus pour longtemps) l’origine du contenu. Il optimise pour l’engagement. Si les vidéos générées par IA génèrent autant d’engagement que les vidéos humaines, elles occuperont l’espace.
Les créateurs qui survivront seront ceux dont la valeur tient à leur personnalité, leur expertise ou leur authenticité irremplaçable. Les autres (ceux qui produisaient du contenu informatif générique, des tops produits, des récapitulatifs d’actualité en vidéo) sont directement exposés.
Les agences créatives voient déjà venir le mouvement. 19% des postes de design junior et de production ont été supprimés dans les agences en 2025, avec 24% de réductions supplémentaires prévues pour 2026. Et ce n’est qu’un début puisque Gemini Omni n’était pas encore disponible au grand public lorsque ces chiffres ont été compilés.
Gemini Spark et la fin du travail de bureau standardisé

Gemini Spark automatise les tâches web complexes en plusieurs étapes : recherche, compilation, synthèse, prise de décision, exécution. Ces tâches constituaient jusqu’ici le cœur du travail de nombreux profils juniors : assistants de direction, chargés de recherche, analystes junior, community managers chargés de la veille, assistants administratifs. Mais comment devenir senior si une IA empêche les juniors d’apprendre sur le terrain ?
Les chiffres du premier trimestre 2026 donnent la tendance. 78 557 salariés de la tech ont perdu leur poste entre janvier et avril 2026. Près de 47,9% de ces suppressions (soit environ 37 638 postes) ont été officiellement attribuées à l’IA et à l’automatisation des workflows. Une enquête de la Harvard Business Review publiée en janvier 2026, portant sur plus de 1 000 dirigeants, révèle que 39% d’entre eux reconnaissent avoir réduit leurs effectifs par anticipation des capacités de l’IA (et non sur la base de résultats concrets d’automatisation déjà observés). Autrement dit, les entreprises licencient non pas parce que l’IA a déjà remplacé les salariés, mais parce qu’elles pensent qu’elle va le faire. Une prophétie auto-réalisatrice.
Les jeunes actifs sont évidemment les premiers à payer la facture. Les moins de 30 ans voient leur taux de chômage progresser de 3% dans les métiers exposés à l’IA, et le taux de retour à l’emploi a chuté de 14% depuis la généralisation des outils conversationnels. En France, le chômage des moins de 25 ans atteignait déjà 21,5% au quatrième trimestre 2025, dans un marché du travail marqué par la baisse des offres d’apprentissage.
Gemini for Science, de son côté, automatise une partie du travail des doctorants et chercheurs juniors : revue de littérature, génération d’hypothèses, tests computationnels. Ce sont des tâches qui justifiaient l’emploi de thésards pendant des mois. Un outil capable de les accomplir en quelques minutes ne supprime pas la recherche scientifique, il compresse les emplois juniors qui permettaient d’y accéder.
Lentement, sûrement et insidieusement, sous couvert de progrès, Google est en train de compresser la valeur humaine dans des métiers entiers. Métiers qui lui ont permis d’exister et d’atteindre les sommets. Seule lueur d’espoir ? Que le géant américain se retrouve pris à son propre piège. De quels médias, créateurs ou scientifiques va bien pouvoir se nourrir la bête quand tous seront morts ?
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.
