Quoi qu’il se passe ici-bas, la Station Spatiale Internationale (ISS) est le dernier bastion où la coopération entre les grandes puissances restera intacte. Elle est donc, à cet égard, un symbole, mais elle est surtout régie par l’Accord intergouvernemental de 1998, qui lie contractuellement les agences spatiales qui en ont l’usage, au-delà des crises diplomatiques et du bruit des armes. C’est une étrange ambassade en apesanteur où les astronautes de divers pays continuent de trinquer et de travailler main dans la main pendant que le monde s’affronte : avec le contexte géopolitique actuel, on aurait presque tendance à l’oublier.
C’est hors de question pour Jared Isaacman, qui vient d’annoncer qu’il allait se rendre au cosmodrome de Baïkonour, en plein Kazakhstan, pour assister au prochain lancement d’un Soyouz. Une visite à la portée symbolique très forte, afin de garantir la survie de l’immense héritage scientifique commun constitué dans la station et préparer l’après-ISS.
Baïkonour : le retour aux sources très politique de la NASA
Aucun administrateur de la NASA n’a foulé le sol poussiéreux de Baïkonour depuis l’accident du Soyouz MS-10 en 2018 et la visite de Jim Bridenstine. En annonçant son intention de se rendre sur place cet été, Jared Isaacman brise ainsi un tabou diplomatique vieux de sept ans.
Officiellement, la raison invoquée est personnelle, puisque l’astronaute Anil Menon, fera partie de l’équipage du Soyouz MS-29 et c’est un ami proche de Jared Isaacman. En conférence de presse, il a affirmé qu’il lui serait « difficile d’imaginer rater cet événement ». Bien évidemment, il ne se déplacera pas uniquement pour faire un petit coucou à son pote ; c’est un prétexte pour rouvrir un lien diplomatique officiel sans que cela ressemble à une capitulation politique face à Moscou.
Il s’y rend également pour rencontrer son homologue russe, Dmitry Bakanov, à la tête de Roscosmos. Une manière de tendre la main à la Russie en outrepassant les autres voies diplomatiques, totalement sclérosés par les sanctions économiques.
Parce qu’au fond, Isaacman sait pertinemment que si la relation avec Roscosmos se détériore, la station est en danger. Le segment russe possède les seuls moteurs capables de remonter l’ISS quand l’atmosphère la freine, ou de la pousser pour éviter un débris spatial. À l’inverse, sans les panneaux solaires américains, les Russes n’ont plus de jus pour faire tourner leurs ordinateurs. Les deux pays sont donc complètement dépendants l’un de l’autre et ont tout intérêt à garder la tête froide pour ne pas précipiter la fin d’une aventure humaine sans égale.
C’est là que la posture d’Isaacman est plus complexe que celle de Bakanov. Le dirigeant de l’agence ne cache pas son envie d’utiliser ce levier pour forcer la NASA à signer de nouveaux contrats sur le long terme, histoire de contourner les sanctions qui étouffent l’industrie spatiale russe. Mais Isaacman ne peut pas signer n’importe quoi. Son job est de rester focalisé sur le strict nécessaire : maintenir la station en vie, point barre. Un exercice de funambule, car il doit s’en assurer sans pour autant s’engager dans des projets futurs qui feraient hurler Washington.
« La station spatiale sera encore là pendant longtemps. Il y a beaucoup de choses que nous devons accomplir ensemble » a-t-il déclaré. Traduction : on va continuer à bosser ensemble parce qu’on n’a pas le choix, mais n’espérez pas que l’on finance vos prochaines fusées. Voilà un bien étrange ballet diplomatique auquel nous assistons : l’OTAN et la Russie se regardent en chien de faïence, mais Isaacman doit tout faire pour que l’ISS soit accompagnée correctement jusqu’à sa retraite. Prouver que l’on peut sanctionner l’économie de Moscou sans pour autant condamner la puissance scientifique incarnée par l’ISS est une mission d’équilibriste. Le moindre faux pas d’Isaacman à Baïkonour cet été sera guetté de près ; il pourrait être interprété comme une trahison par Washington, ou, inversement, comme une faiblesse par Moscou.
- La NASA souhaite maintenir la coopération avec la Russie malgré le conflit en Ukraine, en se concentrant sur l’ISS comme symbole d’unité.
- Jared Isaacman, nouveau dirigeant de la NASA, prévoit de se rendre à Baïkonour pour renforcer les liens diplomatiques avec Roscosmos.
- Cette collaboration est essentielle pour le fonctionnement de l’ISS, reliant les intérêts des deux nations dans un contexte géopolitique tendu.
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