Nous savions déjà que l’algorithme de TikTok est une boîte noire, se nourrissant de vos données personnelles pour que l’app vous tienne collé à l’écran et, bien sûr, afin de faire tourner la machine à cash de sa maison mère ByteDance. Si vous pensiez pouvoir échapper au gigantesque réseau de surveillance que la firme chinoise a mis en place parce que vous n’avez pas l’application installée sur votre smartphone, c’est raté. En effet, en 2022 déjà, l’entreprise avait mis à jour sa politique de confidentialité pour que votre empreinte numérique soit gravée de force dans leurs serveurs.
Comment est-ce possible ? Grâce à un minuscule élément de code nommé « Pixel TikTok » dont le réseau social fait la promotion, encourageant les sites à l’installer. Elle ne s’en cache même pas, puisqu’il est possible de trouver sur sa page Aide et Assistance sa description, expliquant qu’il « partage des informations lorsqu’une action est effectuée sur votre site Web, en fonction des événements que vous avez définis. Nous vous recommandons de configurer des événements qui reflètent le parcours complet du client sur votre site, de la consultation d’une page de détails sur le produit à l’ajout d’un article au panier jusqu’à l’achat ».
Un véritable mouchard qui ping les serveurs de Bytedance quand vous vous baladez tranquillement sur le web. Ainsi, même si vous ne possédez pas de smartphone, Bytedance sait qui vous êtes vraiment ; elle vous catalogue pour pouvoir vous suivre à la trace. C’est, de plus, parfaitement légal ; une preuve de plus que les régulateurs ont toujours trois trains de retard sur les plus gros prédateurs.
Nul n’échappe à l’œil de Pékin
Techniquement, le Pixel TikTok n’est rien d’autre qu’un minuscule fragment de code JavaScript. Une fois inséré par un propriétaire de site dans son code source, il fait office de balise de détresse inversée : à chaque fois que vous chargez une page, le pixel s’active en arrière-plan et envoie un paquet de données vers les serveurs de ByteDance. Il signale votre présence sur le site en localisant votre IP et analyse votre configuration d’ordinateur, votre type de connexion, vos clics, le temps passé sur x ou y section, les survols de souris, les métadonnées d’achat si vous payez un produit… Un vrai fouineur qui sait presque tout de vos sessions web.
S’il servait principalement autrefois à améliorer le ciblage des campagnes publicitaires, il se trouve qu’aujourd’hui, ByteDance l’a fait évoluer en véritable espion. Selon les analyses de la firme de cybersécurité Disconnect, le traqueur est devenu « extrêmement invasif ». Lors de tests en conditions réelles, des formulaires remplis sur des sites de soutien aux malades du cancer ou des plateformes de santé mentale ont transmis instantanément des adresses e-mail et des détails cliniques aux serveurs de l’entreprise.
Ainsi, ByteDance pratique, grâce à son dispositif, un profilage de l’extrême. Elle a réussi, en moins de 10 ans, à transformer le web en un miroir sans tain, derrière lequel les usagers sont pistés à leur insu par une entité qui ne rend de comptes à personne. Un véritable empire de la data qui s’autorise une nomenclature des internautes, les classant dans des catégories monétisables.
Vous consultez trois articles sur la gestion de l’anxiété ou les symptômes du burn-out sur un site spécialisé en problématiques de santé ? Le Pixel vous catalogue immédiatement dans la catégorie « Utilisateur psychologiquement vulnérable » et votre profil publicitaire sera revendu à des entreprises de compléments alimentaires douteux ou des applications de coaching payantes qui exploiteront votre détresse lors de votre prochaine navigation.
Vous ajoutez un test de grossesse ou de l’acide folique à votre panier sur une pharmacie en ligne, puis vous hésitez et fermez l’onglet ? Le Pixel capture l’abandon de panier et vous étiquette « Intention d’achat : Parentalité imminente », ce qui lui permettra, six mois plus tard de vous inonder de publicités pour des poussettes et des couches sur tout le réseau partenaire de la régie, car vous êtes une cible à haute valeur marchande.
Vous naviguez sur un site de luxe depuis un iPhone 17 Pro Max avec une connexion Wi-Fi haut de gamme ? En combinant votre IP et vos métadonnées techniques, l’algorithme vous attribue un « Score de pouvoir d’achat élevé » et vous ne verrez plus les mêmes prix que les autres usagers pour les mêmes produits. Les annonceurs paieront plus cher pour s’afficher sur votre écran, et certains sites pourraient pratiquer une tarification dynamique basée sur cette richesse présumée.
Le nom de ces catégories est évidemment fictif, mais vous avez compris l’idée : ByteDance est autant une régie publicitaire qu’un capteur omniscient, alimentant l’appareil de surveillance de Pékin à l’échelle mondiale.
Lorsqu’on l’interroge sur cette pratique, l’entreprise botte en touche ; la responsabilité incomberait aux propriétaires des sites web qui installe le Pixel. Elle explique innocemment qu’elle « donne aux utilisateurs des informations transparentes sur ses pratiques de confidentialité et propose plusieurs outils pour personnaliser leur expérience ».
On rit jaune ! Ces réglages ne sont accessibles qu’aux membres qui ont déjà TikTok sur leur téléphone. Pour tous les autres, ceux qui ont justement fait le choix conscient de rester hors du giron de ByteDance, il n’existe aucune porte de sortie. La firme nous rejoue le paradoxe du prisonnier : pour avoir le droit de demander à ne plus être traqué, il faudrait d’abord accepter de rentrer dans la cellule en installant l’application.
Comment crever les yeux de TikTok ?
Bien que la situation soit désespérante, il existe, heureusement quelques rares portes de sortie que vous pouvez emprunter afin de passer à travers les mailles du filet. Lorsqu’on dit « rares », ce n’est pas exagéré, puisqu’il n’y en a que deux si vous voulez continuer à utiliser internet comme tout le monde sans vivre en hermite.
Premièrement, changez de navigateur : si vous êtes friands de Google Chrome, sachez que c’est une véritable passoire ; c’est un navigateur conçu par une régie publicitaire pour servir d’autres régies publicitaires. Google vit de la donnée, tout comme ByteDance, elle n’a n’a aucun intérêt économique à bloquer les traqueurs, car cela reviendrait à scier la branche sur laquelle elle est assise. Résultat : Chrome laisse passer par défaut la quasi-totalité des scripts de tracking tiers, dont le Pixel TikTok.
Privilégiez des navigateurs comme Mozilla Firefox, réglé en mode Protection renforcée contre le pistage (niveau Strict), il empêchera les connexions entre le Pixel et les serveurs de ByteDance. Si vous ne voulez pas vous prendre la tête à vous perdre dans des réglages, DuckDuckGo ou Brave sont faits pour vous : les deux sont conçus nativement pour bloquer tous les types de traqueurs existant.
Deuxième solution qui s’offre à vous si vous tenez absolument à rester sur Chrome, bardez-le de protections. Installez uBlock Origin, Privacy Badger ou Ghostery, par exemple, des extensions gratuites qui empêcheront le Pixel de TikTok de communiquer avec les serveurs.
N’attendez pas que les régulateurs européens fassent leur boulot ; la machine législative du Vieux Continent est bien trop lente pour suivre la cadence de ByteDance. Ils ne bougeront pas le petit doigt pour vous protéger de ce traqueurs, car l’entreprise les a pris au piège comme un maître-chanteur. S’ils s’attaquaient au Pixel, ils s’attaqueraient également à des milliers de PME européennes qui en dépendent pour survivre économiquement. Imaginez la levée de boucliers si Bruxelles décidait demain d’interdire un outil qui, bien que toxique pour votre vie privée, garantit le chiffre d’affaires de commerçants locaux déjà étranglés par la concurrence mondiale. Sans compter qu’il faudrait également que l’UE se penche sur le cas de Meta et de Google, dont les propres traqueurs sont si étroitement imbriqués avec celui de ByteDance qu’ils forment une toile d’araignée indémêlable. S’attaquer à l’un, c’est tirer le fil qui ferait s’écrouler tout l’écosystème publicitaire européen : un suicide économique dont personne ne veut être responsable. Vous êtes fliqués, votre vie privée est morte, et l’assassin a pignon sur rue : il faut juste en avoir conscience et savoir également que vous disposez d’outils pour ne plus nourrir la bête.
- TikTok collecte vos données même sans avoir l’application, grâce à un code appelé Pixel TikTok installé sur de nombreux sites.
- Ce pixel envoie des informations sur votre navigation, permettant un profilage détaillé et intrusif des utilisateurs.
- Pour se protéger, utilisez des navigateurs comme Firefox ou des extensions qui bloquent les traqueurs, car les régulateurs sont dépassés par cette surveillance.
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