C’est un petit séisme dans le monde des puces. Ce 2 décembre, le PDG Pat Gelsinger a subitement annoncé son départ de chez Intel, qu’il dirige depuis 2021. Une décision qui fait suite à des mois particulièrement mouvementés pour le leader déchu des semi-conducteurs, reflétant la situation alarmante dans laquelle il se trouve.
Car cette initiative n’a rien d’anodine. L’aventure de Pat Gelsinger chez Intel a débuté il y a plus de quatre décennies, lorsqu’il est devenu ingénieur dans ses rangs. Il a ensuite gravi les échelons, puis a accepté le poste de PDG chez VMWare, qu’il a occupé avec brio de 2012 à 2021. Fort de cette expérience, Gelsinger a succédé à Bob Swan en février 2021 pour relancer Intel, déjà en difficulté. Mais rien ne s’est passé comme prévu.
Des pertes historiques
Sous la direction de Pat Gelsinger, les revenus d’Intel ont chuté de 33 % pour atteindre 54 milliards de dollars en 2023. Son bilan financier pour le troisième trimestre 2024, allant de juin à septembre, a tout simplement été le pire de l’histoire de l’entreprise, avec une perte d’exploitation de 16,6 milliards de dollars.
Des performances catastrophiques qui se constatent aussi à la Bourse. Le cours de l’action d’Intel a dégringolé de plus de 50 % depuis le début de l’année. La situation est telle que l’entreprise, qui dominait pourtant le secteur des puces électroniques à la fin des années 90, a perdu sa place dans le Dow Jones Industrial Average. Cet indice boursier, le plus ancien au monde, suit la performance de trente grandes entreprises cotées en Bourse aux États-Unis. Il fait office de baromètre pour évaluer la santé générale de l’économie du pays.
Le marché du PC en chute libre
Ces pertes colossales sont le résultat de multiples facteurs. Parmi eux, la mauvaise santé du marché du PC, filière de prédilection d’Intel. Les puces de l’entreprise équipent environ 75 % des ordinateurs portables dans le monde.
En 2020 et 2021, le marché des ordinateurs portables a connu une croissance sans précédent, les entreprises et consommateurs ayant rapidement adopté le travail à distance pendant la pandémie. Les sociétés se sont approvisionnées en appareils pour soutenir leur main-d’œuvre, ce qui a conduit à des ventes record.
Après ce boom, une forte contraction est survenue. Au troisième trimestre 2023, les livraisons mondiales de PC portables ont diminué de 9 % en glissement annuel, poursuivant une tendance à la baisse qui a vu une chute de près de 25 % depuis le troisième trimestre 2021.
Ce déclin a été exacerbé par les incertitudes économiques, qui ont conduit organisations et consommateurs à réduire leurs dépenses. Cette dynamique s’est fortement répercutée sur Intel.
Le retard dans l’intelligence artificielle
L’industrie technologique a été chamboulée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA) générative, démocratisée par le lancement de ChatGPT il y a maintenant deux ans. Elle a totalement bouleversé la demande sur le marché des puces en faveur des unités de traitement graphique (GPU) fabriquées par NVIDIA.
Elles sont, en effet, mieux adaptées à l’entraînement des modèles d’IA et aux calculs massifs, alors qu’Intel s’est historiquement concentrée sur les unités centrales de traitement (CPU). Malgré des investissements conséquents dans l’IA, le fabricant est en retard sur ses rivales. Car ses concurrentes historiques comme AMD ont senti le filon, multipliant les initiatives pour répondre aux besoins des entreprises.
« La poussée de l’IA a été beaucoup plus forte que je ne l’avais prévu », a reconnu Pat Gelsinger il y a quelques mois, lorsqu’Intel a opéré une importante vague de licenciements.
Un plan de restructuration trop lent et trop coûteux
À son retour chez Intel au début de l’année 2021, le dirigeant a entrepris de revitaliser l’entreprise. Sa vision comprenait un investissement colossal de 20 milliards de dollars dans de nouvelles installations de production, notamment en Arizona, et un engagement en faveur de processus de fabrication de pointe. Objectif : redonner à Intel sa place de leader dans l’industrie des semi-conducteurs.
La réalité des performances de l’entreprise a fortement contrasté avec les nobles ambitions de Pat Gelsinger. Selon les analystes, il a établi des prévisions publiques trop optimistes, ne reflétant pas la situation réelle d’Intel.
Dans le rouge, le PDG a annoncé en septembre un nouveau plan visant à réduire les dépenses de la société. Il inclut des réductions d’effectifs, la séparation de ses activités de conception et de fonderie, ainsi que l’interruption de certains projets d’implantation d’usines à l’étranger. Le projet est finalement jugé trop lent et coûteux par le conseil d’administration du fabricant.
Des relations tendues avec TSMC
L’un des faux pas les plus notables de Gelsinger a été de tendre la relation critique qu’Intel entretient avec TSMC, le leader mondial de la fonderie. Il a en effet fait des remarques controversées, remettant en cause la stabilité géopolitique de Taïwan. TSMC a riposté en supprimant les remises qui étaient accordées à Intel. Cette erreur de calcul a augmenté ses coûts de production, nuisant de facto à sa compétitivité.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.