La France a connu un ministère du Temps libre, que la plupart d’entre nous ignorent ou ont oublié. En son temps, Coluche s’en moquait. Sur le plateau de la Cérémonie des Césars 1984, il remerciait la présence du « ministre du temps perdu », aux côtés du ministre de la Culture, qui en prenait aussi pour son grade. De 1981 à 1984, pour marquer le premier gouvernement de gauche de la Ve République, François Mitterrand donnait son feu vert à une idée originale portée par André Henry, un ancien instituteur et syndicaliste (CFDT). En partageant les valeurs de « l’Éducation populaire », il se faisait une place parmi les Institutions, en récupérant des missions jusque-là confiées aux ministres du Tourisme, des Sports et de la Jeunesse.
En 2025, et alors que le « temps libre » est aspiré et monétisé par les réseaux sociaux sous une forme d’économie de l’attention beaucoup plus grande, le ministère d’André Henry interpelle. Il y a 40 ans, il arrivait avec un objectif multiple : structurer le temps libre des Français autour des associations, de l’éducation et des loisirs. Il concordait avec une nouvelle organisation du travail qui impliquait un projet de retraite à 60 ans, une cinquième semaine de congés payés et les prémices du projet d’une semaine de 35 heures. Mais ce n’est pas tout, il devait aussi encourager les travailleurs à s’organiser pour que leurs congés ne pénalisent pas l’économie.
Le temps libre, pour s’instruire autrement, organiser la société dans sa vie associative, et ne pas fermer les entreprises l’été. En recherchant sur Internet des traces du ministère, difficile de ne pas tomber sur le spot publicitaire de l’été 1982 avec le slogan : « de juin à septembre, la France doit rester ouverte ». Derrière ces campagnes, le ministère du Temps libre voulait encourager les travailleurs : « bien organiser son année de travail permet de bien choisir ses vacances d’été, c’est une discussion à avoir dans votre entreprise pour que celle-ci soit ouverte toute l’année. C’est l’intérêt de tous ». Petit changement en 1983, avec l’annonce : « en France, on a 4 mois d’été. […] De nombreuses stations ont signé un contrat. Elles garantissent l’accueil, l’animation et les loisirs pendant 4 mois ».
Le ministère du Temps libre n’a existé que de 1981 à 1984, mais il a tout de même vu passer trois gouvernements différents du Premier ministre Pierre Mauroy. Dans sa structure, André Henry travaillait avec un ministre délégué à la Jeunesse et aux Sports, un rôle occupé par la femme politique Edwige Avice, et un secrétaire d’État chargé du Tourisme, un rôle occupé par l’homme politique François Abadie. Sur les derniers mois du ministère, André Henry se faisait remplacer par Edwige Avice, qui reprenait le rôle lors du troisième gouvernement de Pierre Mauroy, du 22 mars 1983 au 17 juillet 1984, sans l’aide d’un ministère délégué ni d’un secrétaire d’État.
La Fête de la musique, née du ministère du Temps libre
Si ces informations vous semblent étrangères, parlons désormais d’un événement populaire, que l’on fête chaque année, et que l’on doit au ministère du Temps libre. Le 10 juin 1981, alors que François Mitterand arrive au pouvoir et qu’il compte célébrer les 45 ans d’un célèbre discours de Léo Lagrange sur les loisirs, André Henry organise la première « Fête de la musique et de la jeunesse ». Loin d’être un organisateur de soirée, l’homme met la première pierre de la fête annuelle que l’on célèbre toujours aujourd’hui. En son temps, cette première édition prend la forme d’un concert gratuit place de la République à Paris, avec pour têtes d’affiche le groupe Téléphone et Jacques Higelin.
Plus que du ministère du Temps libre, on se souviendra de cette première édition de la Fête de la musique. De par son engouement principalement : 100 000 personnes se sont réunies. L’année suivante, sous l’impulsion de Jack Lang, alors ministre de la Culture, et Maurice Fleuret, directeur de la musique et de la danse du ministère, la fête de la musique devient une fête nationale et la nouvelle édition est planifiée au 21 juin, une date de taille alors qu’il s’agit du jour le plus souvent marqué par le solstice d’été dans l’hémisphère Nord, le jour le plus long de l’année, marquant le début de l’été.
La manifestation musicale connaît un tel attrait qu’elle est reprise ailleurs, à l’international, avec pour la première fois un total de 120 pays recensés en 2014. Un fabuleux succès pour un projet initialement conduit par… le ministère du Temps libre.

À l’heure du numérique, la difficulté de forger une conscience collective
En prenant leur retraite du pouvoir, les hommes et les femmes politiques témoignent souvent avec plus de liberté leur rôle et les coulisses de leur fonction. Alors, quand un ministre parle d’un temps révolu, et d’un cabinet qui n’a plus eu sa place dans un gouvernement, alors le récit est d’autant plus pertinent qu’il montre le côté artisanal et humain de la politique et de la volonté de réformer, d’aller vers quelque chose de mieux en vertu des électeurs. André Henry se prêtait ainsi à l’exercice de l’interview en 2019, à l’occasion de l’anniversaire de l’Éducation populaire le 20 avril, courant de pensée qu’il portait.
André Henry rappelait les origines de la création du ministère du Temps libre : « nous avons voulu réactualiser une idée lancée autrefois sur l’éducation populaire, il y a bien longtemps, et qui nous paraissait avoir été abandonnée », expliquait-il sur la chaîne dédiée « AnnivEducPop ». Il ajoutait : « nous avons reçu l’accord du Premier ministre et du président de la République. C’est sans doute là mon meilleur souvenir militant, car peut-être étais-je ministre mais c’était un acte militant » dans le but de porter les valeurs de l’éducation populaire, à savoir de « former l’homme et la femme, c’est-à-dire l’être humain, le professionnel, c’est-à-dire le travailleur, mais aussi le citoyen, c’est-à-dire l’être dans une république ».
Que ce soit en parlant d’éducation populaire ou du ministère du Temps libre, André Henry tenait à rapprocher ces principes et concepts dans la société actuelle, à l’heure des technologies et notamment des réseaux sociaux. « L’ère du numérique exige encore plus la prise de conscience de notre responsabilité citoyenne. Aujourd’hui, le risque est que tout le monde se laisse entraîner par la facilité des écrans, par les réseaux sociaux dont l’objectif initial était de mettre de plus en plus de gens en contact et qui sont pour une bonne part devenue une poubelle. Je ne suis pas sûr que cette dimension fasse vraiment partie du débat social aujourd’hui. », regrettait-il.
Le ministre du Temps libre André Henry se souvient
Pour faire le point sur ses fonctions, l’ancien ministre citait ce qu’il retiendra comme le plus grand succès et le plus grand échec de son cabinet. « Mon meilleur souvenir, c’est l’enthousiasme de l’équipe qui était autour de moi. Car c’était une équipe militante et pas une équipe politique. C’est sans doute l’erreur que j’ai commise : si j’avais été un vrai politique, j’aurais constitué un cabinet tout à fait différent. Là, j’ai mis des militants. Beaucoup de l’éducation nationale, cela va de soi », expliquait l’ancien instituteur. Malheureusement, ce qui viendra mettre à terme à son rôle et à son projet plus global restera le contexte économique.
Car plutôt que de se concentrer sur leur temps libre, les Français commençaient sérieusement à s’interroger sur leur capacité à garder leur emploi, en vue de la crise économique. Ce qu’André Henry expliquait : « on sentait bien que ça ne mordait pas dans l’opinion publique. Ça ne mordait pas pour une raison bien simple : lorsqu’en 1981, Pierre Mauroy parlait du chômage, il disait ‘nous sommes à la crête des 2 millions de chômeurs’. Et il pensait que, derrière la crête, on redescendait. Mais il y en avait une autre de crête ».
« Ce qui fait qu’en tant que ministre du temps libre, tout le monde me disait ‘mais, monsieur le ministre, on est d’accord avec ce que vous faites, il faut y aller, mais notre préoccupation c’est pas ça, c’est le chômage’. Partout on voyait des emplois disparaître, des usines fermer… En 81, 82 et 83, le chômage n’a cessé d’augmenter malgré les efforts de la gauche. […] Je crois que c’est ça le plus grand échec que j’ai ressenti : que j’entende dire ‘c’est pas le moment’. Ce fut le plus grand échec moral », finissait-il par dire.
Mais mon devoir est d’organiser les moyens, et les structures, pour que chacun maitrise mieux sa vie et ne la subisse pas. Pour que chacun puisse créer son temps plutôt que de le tuer.
Faire du temps libre un temps à créer plutôt qu’à tuer
Pour conclure sur ce petit interlude historique au cœur d’une actualité tech majoritairement tournée vers l’intelligence artificielle, et dans un climat politique tendu en France en l’absence de stabilité ministérielle et de consensus budgétaire, citons quelques mots d’André Henry en 1982, lorsqu’il se défendait l’augmentation du budget consacré à sa mission de l’ordre de 30 %.
« Il s’agit, dans ce ministère, d’aider les Françaises et les Français à mieux vivre ce temps libéré (retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, travail vers la semaine à 35 heures, ndlr). Mon rôle n’est pas d’organiser les loisirs des gens – il ne régente pas le loisir des gens. Mais mon devoir est d’organiser les moyens, et les structures, pour que chacun maitrise mieux sa vie et ne la subisse pas. Pour que chacun puisse créer son temps plutôt que de le tuer. Alors je crois que, dans les années qui viennent, les moyens du ministère du temps libre permettront, vraiment, de mettre en œuvre cette démocratisation du loisir qui est une conquête à réaliser ».
Lire aussi : Il était une fois le forfait Millenium
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.