Lorsqu’une baleine meurt en pleine mer, elle sombre au fond des eaux et sa carcasse, gigantesque, devient un festin géant qui nourrira des générations entières d’organismes abyssaux pendant des décennies, voire des siècles. Sans la mort de ces géants, une grande partie de l’extraordinaire biodiversité des abysses n’existerait tout simplement pas. Il existe plusieurs endroits dans le monde où les scientifiques ont réussi à documenter le phénomène, bien que difficilement atteignables en raison des environnements extrêmes où ils se situent.
L’Académie des sciences chinoises a lancé une expédition scientifique dans la zone de Diamantina, un rift sous-marin du sud-est de l’océan Indien, au sein duquel dorment 485 sites fossilifères peuplés d’ossements de baleines, nés de seulement cinq carcasses de cétacés. Étalés entre 4 200 et 7 000 mètres de profondeur, à cheval entre la zone abyssale et la zone hadale (région la plus profonde et la moins explorée de l’océan, débutant à partir de 6 000 mètres), ils ont été retrouvés lors d’une expédition géologique et biologique de la fosse, en 2023. C’est grâce à un sous-marin habité d’exploration scientifique en eaux très profondes, le Fendouzhe, qui a braqué ses caméras sur un premier squelette à 7 000 mètres de profondeur. Un gisement exceptionnel, qui n’a, pour le moment, aucun équivalent sur notre planète.

Les baleines se cachent pour mourir ? Pas tout à fait
Tout comme la légende des « cimetières d’éléphants », qui voudrait que ces pachydermes se donnent rendez-vous pour mourir ensemble, il en va de même pour les baleines. Si leurs carcasses se retrouvent entassées au même endroit, c’est d’abord pour des raisons inhérentes à l’espèce concernée et à son mode de vie. L’écrasante majorité des fossiles retrouvés appartient à la famille des baleines à bec (Ziphiidae) des plongeuses de l’extrême capables de descendre à plus de 2 000 mètres pour chasser calmars et poissons des grands fonds.
Il en existe actuellement 24 espèces différentes, mais la découverte de ce site a même permis d’en découvrir une nouvelle, disparue : Pterocetus diamantinae. Elles font partie des cétacés les plus difficiles à étudier au monde, puisqu’elles vivent recluses dans les profondeurs et ne remontent que très rarement à la surface.
Le rift de Diamantina leur est parfaitement adapté : ses eaux, éloignées des prédateurs rôdant à la surface, regorgent de proies. Elles vivent dans cette niche écologique depuis des millions d’années, ce qui explique pourquoi elles y meurent aussi et finissent par y reposer.

La lumière du Soleil ne pénétrant pas ces eaux profondes, elles restent continuellement froides (entre 0 et 2 °C) quelles que soient les conditions à la surface. La pression est comprise entre 420 et 700 bars, il n’y a que très peu d’oxygène et aucune houle ne vient perturber le rift : voilà pourquoi les carcasses se dégradent très lentement. Tous les organismes (vers, anémones, éponges, étoiles de mer) peuvent ainsi coloniser les squelettes et ont tout le temps nécessaire pour s’y installer.
Le site de Diamantina se révèle donc être une réelle exception si on le compare aux autres gisements du même type, généralement parcellaires et disséminés sur plusieurs continents, voire plusieurs océans, sans qu’aucun lien chronologique ne les relie entre eux. Ici, même si la zone concernée reste immense et mesure la taille d’un petit pays, elle forme un écosystème comparable à « une fenêtre directe sur le Pliocène », selon la biologiste Xikun Song, qui a pris part à l’expédition. Une niche écologique protégée du temps, qui renseigne les chercheurs sur l’évolution des baleines à bec et de leurs ancêtres, ainsi que toutes les communautés vivantes qui dépendent d’elles pour leur survie.
- Une nécropole de baleines, s’étendant sur plus de 1 200 kilomètres, a été découverte dans l’océan Indien, datant du Pliocène.
- La majorité des fossiles appartient à des baleines à bec, dont une nouvelle espèce a été identifiée, Pterocetus diamantinae.
- Cette zone unique permet d’étudier l’évolution des baleines et les écosystèmes abyssaux protégés des intempéries et de la décomposition rapide.
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