Fin 2016, je me baladais toujours avec un livre dans mon sac. À l’époque, je me souviens que j’étais plongé dans La Tour Sombre, de Stephen King, une saga de 4500 pages réparties sur 8 livres. C’est un peu encombrant, mais c’est tout à fait vivable. En arrivant sur la fin du récit, alors que Roland allait boucler son épopée, je réfléchissais déjà à la suite, à ce que j’allais lire après pour combler le vide que le mot “FIN” imprimerait inévitablement en moi.
C’est alors que je me suis intéressé à l’œuvre de Terry Pratchett, dont j’avais énormément entendu parler, mais dont j’étais resté éloigné en raison du caractère un peu trop enfantin de ses histoires.
C’est là qu’a commencé en moi une réflexion qui amènera plus de huit ans plus tard à cet article. Imaginons que j’achète La Huitième Couleur, premier opus des Annales du Disque-Monde, et qu’il me plaise. J’aurai forcément envie de lire les autres. Problème : il y a 41 volumes en tout et j’habite alors en colocation dans un petit appartement parisien. Où vais-je bien pouvoir les ranger ? C’est alors que j’ai commencé à m’intéresser aux liseuses.
Acheter une liseuse, pourquoi faire ?
Profitant d’une avantageuse promotion du Black Friday, j’ai donc fini par acheter une Kindle Paperwhite, que je possède toujours aujourd’hui et qui a remplacé mes livres lors de mes trajets quotidiens.
Nous sommes désormais en 2025 et la personne qui partage ma vie vient de sauter le pas et d’acheter à son tour une liseuse. Un modèle bien plus récent, plus réactif, avec des bordures plus fines et plus d’options. Sentez-vous la jalousie poindre en moi ?

Vous vous y attendez, j’ai commencé à vérifier l’offre disponible, à éplucher les références, des plus connues comme Kindle et Kobo, aux plus obscures pour le grand public comme Vivlio et Boox, pesant le pour et le contre d’acheter un nouvel appareil électronique pour remplacer le mien alors qu’il fonctionne encore très bien ; me donnant bonne conscience en fouillant le marché de l’occasion pour faire marcher l’économie circulaire plutôt qu’une grande multinationale.
C’est à ce moment-là, perdu entre mes 54 onglets Reddit et Leboncoin, que je suis tombé sur une vidéo parlant du jailbreak.
Qu’est-ce que le jailbreak ?
Les plus jeunes n’ont peut-être jamais entendu ce nom, mais celles et ceux qui ont possédé un iPhone dans le début des années 2010 le connaissent certainement. Le jailbreak (”évasion de prison” en anglais) et un terme utilisé pour parler d’une technique visant à libérer iOS de ses contraintes en utilisant des failles de sécurité. Jailbreaker un iPhone était alors monnaie courante pour personnaliser son interface (extrêmement codifiée à l’époque) ou installer des boutiques d’applications alternatives.
Sur une Kindle, c’est un peu la même chose. Bonne nouvelle, puisque l’un des éléments qui m’incitaient à changer de liseuse était Amazon et son écosystème rigide. Comme pour beaucoup de services du genre, les livres achetés sur Amazon ne vous appartiennent pas réellement : vous achetez une licence d’utilisation. Du jour au lendemain, Amazon peut ainsi décider de supprimer votre compte ou un livre en particulier de votre bibliothèque.
C’est d’ailleurs ce qui est arrivé en 2009. La Ferme des Animaux et 1984 deux dystopies de George Orwell, ont été supprimées de nombreuses Kindle après qu’Amazon s’est rendu compte que ces livres étaient commercialisés sans en posséder les droits. Une erreur qui peut arriver, mais dont la solution a montré les risques d’un système. Si demain les États-Unis, sous l’impulsion d’un président en croisade contre la bien-pensance, décide que certains romans sont désormais illégaux et méritent le bûcher, Amazon sera en mesure de les supprimer à distance de votre compte et de votre liseuse si celle-ci est connectée à Internet.
Bref… J’ai jailbreaké ma Kindle
Plutôt que de racheter une nouvelle liseuse, je me suis laissé tenter par l’idée de débrider la mienne, les nombreux commentaires à ce sujet étant unanimes : c’est une pratique simple et sans risque. Je ne saurais pas confirmer le second point (il paraît que le risque zéro n’existe pas), mais je peux en tout cas assurer que le premier est vrai. Le Jailbreak n’est pas compliqué, mais demande tout de même un minimum de compréhension de l’informatique et de l’anglais pour arriver au résultat voulu. Même avec un parcours détaillé, je ne conseillerais pas à mes parents (moins technophiles que moi) de se lancer dans cette aventure par exemple.
Pourtant, l’expérience en question n’est pas très complexe. Il m’a suffi de connecter ma Kindle à mon ordinateur, de télécharger les bons fichiers dessus, de lancer des installations, des mises à jour, des hotfix et autres updates avec un redémarrage entre presque chaque étape pour arriver à mes fins. En réalité, le point le plus difficile dans mon cas a été de trouver un câble micro-USB qui rende ma liseuse visible par mon ordinateur.

En moins d’une heure, recherche de câble comprise, ma liseuse était jailbreakée… et rigoureusement identique à ce qu’elle était avant, à l’exception d’un « livre » supplémentaire dans ma bibliothèque : KUAL, un lanceur d’applications pour Kindle. Car oui, avec le jailbreak, vous pouvez désormais installer des applications diverses et variées sur votre liseuse. S’ouvre alors de très nombreuses possibilités : DOOM (à 2 FPS évidemment), Linux, Home Assistant ou encore le Sudoku, vous trouverez sur votre moteur de recherche préféré des usages à n’en plus finir.
KOReader, la killer app
Personnellement, je n’ai pas l’intérêt d’installer un système d’exploitation complet sur ma liseuse, et encore moins un jeu. Je vous laisserai donc explorer ce chemin de votre côté si c’est votre cas. Nous allons donc plutôt parler ici de KOReader, une application de lecture de documents. De TOUS les documents ! Contrairement à la liseuse standard sur Kindle, elle permet d’ouvrir des fichiers EPUB, MOBI, DOC ou PDF (pour ne citer qu’eux) sans avoir à convertir le fichier en AZW au préalable.

Vous me rétorquerez probablement qu’avec un logiciel comme Calibre ou le système d’envoi par e-mail d’Amazon, ce n’est pas un véritable problème, et vous aurez raison. Mais KOReader, ce n’est pas uniquement cela.
KOReader, c’est une personnalisation sans aucune mesure de votre espace de lecture. Vous pouvez installer dessus n’importe quelle police d’écriture, choisir sa taille très précisément, sa graisse, son interlignage et même le nombre de colonnes affichées.
Vous pouvez activer la lecture en paysage (d’où l’avantage des colonnes), ou en scroll infini. Vous pouvez aussi afficher votre image préférée comme écran de verrouillage, couper automatiquement le Wi-Fi lorsque la Kindle est en veille (et le réactiver ensuite). Vous pouvez activer des statistiques de lecture pour gamifier votre pratique, accéder à son stockage par FTP ou SSH depuis un téléphone pour y déposer un ebook, synchroniser votre lecture avec d’autres appareils, installer un plugin pour demander à ChatGPT, Gemini ou un autre LLM de vous résumer un chapitre ou encore partager vos passages surlignés par Telegram.

Désormais, j’ai mis le doigt dans l’engrenage et je suis devenu accro. Je peux passer des heures à fouiller des subreddits et des dépôts GitHub à la recherche d’un plugin intéressant, puis tout autant sur la chaîne YouTube de Stefan Svartling, que je ne remercierai jamais assez pour ses vidéos explicatives complètes qui m’ont permis d’y voir plus clair dans la myriade de paramètres et de possibilités offertes par KOReader.
Risques et légalité
À cette étape, vous vous demandez peut-être quels sont les mauvais côtés de cette pratique. Bravo, c’est très bien d’être méfiant. Vous lirez régulièrement que le jailbreak d’une liseuse est sans risque et je tends à penser que c’est vrai, puisque rien n’est effacé lors de la procédure. Si je veux retourner sur l’interface officielle de ma Kindle, c’est possible en trois clics. Si je veux relancer le parcours de mises à jour officielles (autant dire qu’après huit ans, elles sont inexistantes), c’est possible aussi.
Pourtant, la manipulation n’est pas totalement dépourvue de risques. En plus du danger de rendre votre liseuse inutilisable, vous ouvrez également des failles de sécurité dessus et vous risquez d’annuler sa garantie. Des aléas à garder en tête au moment de sauter le pas.
Concernant la légalité de la pratique, le Code de la consommation stipule dans les grandes lignes que l’appareil est votre propriété et que vous pouvez en disposer comme bon vous semble tant que cela reste dans le cadre de la légalité, notamment du droit d’auteur. La question se pose donc autour du copyright, mais si vous n’installez rien qui ne soit pas libre de droit, tout ira bien.
Je n’ai pas (encore) besoin d’une nouvelle liseuse
Je pourrais acheter une nouvelle liseuse. Peut-être opter pour un modèle couleur, avec des bordures d’écran plus fines et la gestion de la température du rétroéclairage pour le soir, mais je n’en ressens plus le besoin. Aujourd’hui, j’ai une Kindle Paperwhite achetée en promo en 2016 dont l’autonomie a été améliorée, qui me permet de personnaliser mon expérience de lecture et profiter de mes œuvres préférées n’importe où et n’importe quand.

Mettre les mains dans le cambouis m’a pris du temps et je ne le conseillerais pas forcément à n’importe qui, mais c’était une expérience enrichissante. Dans tous les sens du terme d’ailleurs, puisqu’elle m’a permis d’économiser le prix d’un nouvel appareil et de réduire la quantité de déchets électroniques que je produis. Donner une seconde vie à un vieil objet est toujours une bonne idée et, dans ce cas précis, cela répond suffisamment à mon besoin pour attendre la panne qui m’en fera acheter une nouvelle.
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