Bien avant de formuler des phrases complexes, Homo sapiens utilisait déjà une forme rudimentaire de langage fondée sur l’appariement de mots. Soit l’art de marier deux concepts pour exprimer une action. C’est une étude parue dans la revue PNAS Nexus en mars 2026 qui a proposé cette hypothèse, suggérant que ces premières formes d’association ont étendu les capacités expressives du langage. Sans aucune fioriture grammaticale ou syntaxique, le fait de coupler deux mots simples a permis à Homo sapiens de dépasser la description immédiate de son environnement pour explorer des formes plus abstraites d’expression.
Le langage réduit à sa forme la plus simple
Prenons un exemple pour illustrer ce qu’est l’appariement. Lorsqu’il fallait aller chercher de quoi se sustenter, nos ancêtres étaient déjà capables de s’organiser par les mots, sans former de phrases complètes. En revanche, jamais un membre d’une tribu n’aurait pu dire « je vais chasser le mammouth demain », mais plutôt « lancer lance [NDLR : en rapport avec les armes utilisées] », ou « cueillir baies ».
Selon les chercheurs, la création de ces paires de mots a inauguré une nouvelle modalité cognitive, où le langage est progressivement devenu un outil pour représenter, anticiper et transmettre des actions indépendamment du contexte et de l’instant présent. Si nous comparons avec nos cousins primates actuels les plus évolués, comme les chimpanzés ou les bonobos, ceux-ci communiquent très différemment, en utilisant des signaux d’alerte minimalistes.
Imaginons qu’un singe se sente menacé par un prédateur, il émettra un cri pour être compris de ses semblables, qui pourrait vouloir dire « léopard » ou « serpent ». Une réaction instinctive à l’opposé du binôme de mots qui forme, une consigne, même très sommaire.
Si nous reprenons le même exemple, Homo sapiens, en associant un objet (« lance ») à une intention (« lancer »), s’affranchit donc de la nécessité de voir l’objet pour y penser. La liaison de ces deux termes crée alors une représentation mentale abstraite, permettant ainsi, en toute logique, une meilleure anticipation des actions.
« La survie du plus spirituel » : une arme de séduction et de pouvoir
Le langage a également évolué pour devenir un facteur de différenciation au sein des groupes. Selon les chercheurs, la maîtrise de la sémantique a été un avantage adaptatif (voir notre article sur la sélection naturelle) tout aussi déterminant que la force physique. Ils introduisent, dans leur étude, le concept de « survie du plus spirituel » : un individu qui maîtrise l’appariement des mots est mieux à même de s’accaparer le capital social et se démarquer de ses pairs.
Prenons deux membres d’une même tribu en situation de conflit ou de tension. L’un était un gros costaud flirtant avec les 100 kg, le deuxième, plus chétif, était situé dans la moyenne de son espèce, soit aux alentours des 70 kg. Si l’on s’en tient aux seuls rapports de force physiques, l’issue ne ferait aucun doute.
Pourtant, même le plus petit des deux aurait pu, par l’association de deux termes, lui décrocher une insulte bien salée ou un trait d’esprit, lui infligeant une défaite sociale aux yeux des autres membres du groupe. Sans avoir à utiliser sa force physique, il a brisé l’autorité du colosse par le rire ou le mépris des témoins de la scène. Notre gros costaud aurait pu lui coller une bonne gifle, mais sa domination musculaire n’est rien s’il perd sa crédibilité face au clan.
À cet égard, cette forme d’éloquence primitive jouait un rôle de régulateur social ; elle permettait d’asseoir son autorité sans risquer la mort ou une blessure handicapante dans un combat. Sur le plan politique, l’association de deux mots était donc un moyen plus sûr et pérenne pour consolider son rang sans jamais avoir à lever la main. Celui qui savait rallier l’opinion des siens par une formule percutante pouvait ainsi devenir naturellement un leader, même si la nature l’avait doté d’une constitution fragile.
Idem pour la sélection sexuelle : un potentiel partenaire qui savait manier le verbe s’assurait également une excellente place dans la compétition pour la reproduction. En liant des concepts importants relatifs à la sécurité, au partage ou à tout ce qui peut laisser à penser qu’il était un protecteur plus fiable qu’un autre individu moins porté sur l’intellect.
« Ces premières combinaisons ont fait bien plus que décrire des actions ; elles ont élargi le champ des possibles pour le langage », concluent les auteurs de l’étude. L’évolution a certes, favorisé les plus aptes, mais également ceux qui savaient consolider le tissu social par l’intelligence sémantique. Des binômes de mots qui furent aussi les précurseurs des métaphores, de l’humour et de la créativité, et qui ont établi les bases des interactions complexes et des alliances au sein des premiers groupes humains. Un sursaut cognitif qui n’a, bien évidemment, pas empêché l’être humain de s’enliser dans des conflits meurtriers… mais c’est une autre histoire !
- Homo sapiens aurait commencé à communiquer avec des associations de deux mots, plutôt que par des phrases complexes.
- Cette forme primitive de langage a permis des représentations mentales abstraites et une meilleure anticipation des actions.
- L’appariement de mots a joué un rôle crucial dans la différenciation sociale, la régulation des conflits et la sélection sexuelle.
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