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Les singes peuvent-ils imaginer des choses qui n’existent pas ?

L’exception culturelle humaine vient de prendre un sacré coup : nous ne sommes plus les seuls à savoir manipuler des concepts abstraits. Certains grands singes y parviennent sans aucun problème.

« L’imagination est plus importante que la connaissance […] » affirmait Albert Einstein, convaincu que la réalité n’est qu’une base de travail que l’esprit doit apprendre à dépasser. Si la connaissance se borne à ce qui est, l’imagination explore ce qui pourrait être ; une capacité mentale qui serait, théoriquement, l’une des barrières séparant Homo sapiens du reste du monde animal.

Des chercheurs de Johns Hopkins viennent néanmoins de démontrer que cette délimitation était certainement plus fragile que nous le pensions, grâce aux aptitudes impressionnantes d’un vieux bonobo (Pan paniscus) de 45 ans baptisé Kanzi. Le 5 février 2026, ils ont publié une étude dans la revue Science, démontrant que ce grand singe en a vraiment beaucoup sous le ciboulot.

Kanzi : le surdoué

Né en 1980, Kanzi a déjà fait l’objet de plusieurs études scientifiques, car il maîtrise plus de 500 lexigrammes (des symboles abstraits représentant des mots) comprend des milliers de mots en anglais parlé, y compris la syntaxe. Pour les primatologues, il est déjà une véritable légende vivante, mais il ne nous avait visiblement pas montré l’étendue de son savoir-faire.

Au cours d’une série d’expériences, il a prouvé qu’il pouvait pratiquer l’abstraction mentale et s’affranchir du monde concret. Les chercheurs Christopher Krupenye et Amalia Bastos, pour tester les limites de son esprit, l’ont placé face à un petit jeu (voir vidéo ci-dessous).

Première expérience : un chercheur a manipulé une carafe et deux contenants transparents, tous deux entièrement vides. Il a alors mimé le geste de verser du jus de fruit dans l’une des tasses. Kanzi doit non seulement comprendre que l’action simule un contenu, mais il doit surtout garder en mémoire quelle tasse est censée être pleine. Pour complexifier l’expérience, les scientifiques ont ensuite fait semblant de vider l’une des tasses. Même avec ce tour de passe-passe, Kanzi désigne systématiquement la tasse qui, selon la logique du jeu, contient encore le breuvage imaginaire. Il a ainsi prouvé qu’il était apte à détacher la fonction de l’objet de sa présence physique.

Pour s’assurer que Kanzi ne confond pas le jeu avec la réalité, les chercheurs ont corsé le test en introduisant un verre de jus bien réel à côté du verre vide. On lui demande alors : « Lequel veux-tu ? », suite à quoi il pointe immédiatement le vrai breuvage. Une expérience de contrôle absolument cruciale : s’il pensait que le simple fait de renverser la carafe créait, par magie, du jus, il aurait choisi de manière aléatoire entre les deux verres, mais ce n’est pas le cas. Un résultat suffisant pour affirmer qu’il démontre une habileté à la méta-représentation, traitant le faux comme un paramètre valide sans pour autant le confondre avec le vrai.

Une dualité cognitive qui est le socle de la pensée abstraite, une faculté développée par les jeunes enfants dès l’âge de deux ans, lors de leurs premières interactions symboliques. Par exemple, lorsqu’ils prennent des objets en main pour les détourner de leur fonction initiale : une banane utilisée comme téléphone fictif ou la manipulation d’éléments de dinette vides en simulant leur contenu.

Si Kanzi peut jongler avec des concepts fictifs, c’est que la vie intérieure des grands singes est motivée par d’autres facteurs que des réactions instinctives et que certains sont capables de produire de la pensée abstraite. Elle est la base de tout ce qui fait notre civilisation : l’art, la religion, l’anticipation du futur et même l’argent (qui n’est qu’un symbole de valeur). Toutefois, Kanzi est un cas un peu à part : il a été élevé au contact des humains toute sa vie, ce qui lui a certainement permis de développer des capacités cognitives que la vie sauvage aurait laissées en friche. Ses congénères ne seraient sans doute pas aussi doués pour réussir ces exercices, mais ils partagent indubitablement avec lui ce même potentiel, qui n’a simplement pas été éveillé.

  • Des chercheurs ont démontré que certains grands singes, comme le bonobo Kanzi, peuvent manipuler des concepts abstraits.
  • Kanzi a prouvé sa capacité à comprendre des situations fictives et à les séparer de la réalité lors d’expériences complexes.
  • Cette étude remet en question la barrière cognitive entre l’homme et les grands singes, suggérant un potentiel commun pour la pensée abstraite.

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