Midjourney vient de se faire mordre la queue par un gros poisson, et pas n’importe lequel : Warner Bros. Discovery, qui vient de déposer plainte contre l’entreprise. Le mastodonte du divertissement l’accuse de piller sans aucune vergogne dans les éléments de son univers sans la moindre once de respect des droits d’auteurs. Affirmer que ce serait une surprise serait d’une rare hypocrisie : depuis ses débuts, Midjourney promène son revolver créatif chargé de propriétés intellectuelles empruntées, en espérant que personne ne remarque la fumée.
Deux visions de la création s’affrontent derrière cette nouvelle action en justice (car oui, Midjourney n’en est pas à sa première déconvenue judiciaire) : celle des studios, qui défendent leur propriété intellectuelle, et celle des start-up de l’IA, persuadées que leur technologie ne peut survivre sans s’abreuver au biberon des œuvres protégées.
Plagie, plagie pas ? Le grand malentendu de la génération par IA
Midjourney est déjà dans le viseur depuis plusieurs mois : Disney a ouvert le feu, suivie d’Universal, accusant la plateforme d’une « violation manifeste du droit d’auteur » tout en la comparant à « un distributeur automatique virtuel » capable de fournir « une infinité de copies non autorisées ». Warner Bros. Discovery ne fait finalement qu’enfoncer le clou, en accusant Midjourney d’infractions « flagrantes et délibérées ».
Pas besoin d’exceller en prompting sur Midjourney pour qu’on comprenne d’où vient le problème. Un prompt tout à fait banal comme « combat classique de super-héros » fera magiquement apparaître des images évoquant Batman ou d’autres personnages sous copyright.
Dans sa plainte, Warner écrit qu’« il est difficile d’imaginer une atteinte au droit d’auteur plus volontaire que ce que fait Midjourney », ajoutant que la start-up « exploite sciemment la propriété intellectuelle de Warner Bros. Discovery pour attirer des abonnés ».
Le ton est donné, pour les majors, Midjourney exploite commercialement leurs univers sans leur consentement, un coup bas qui pourrait coûter une somme astronomique à l’entreprise. Une note très salée pourrait l’attendre à l’issue du jugement s’il est prononcée à sa défaveur, puisqu’elle pourrait devoir mettre sur la table 150 000 dollars par oeuvre contrefaite. Un litige qui pourrait la mettre sur les rotules ; avec une amende finale colossale.
Le procès à venir, décidera, en plus de l’avenir de la start-up, la légitimité même de cette nouvelle industrie qui prétend réinventer l’art en commençant par en piller les fondations.
La clause du fair use, dernier recours de Midjourney
Au cœur de ce dossier, nous retrouvons une notion typiquement américaine : le fair use. Dans le droit américain, il est autorisé d’utiliser certaines œuvres protégées, sans demander d’autorisation ni verser d’argent aux ayant-droit. On l’invoque, par exemple, pour une citation dans un article, un extrait dans une critique de film ou une parodie.
Peut-on réellement placer dans la catégorie du fair use la génération à la pelle d’images de Bugs Bunny ou de Wonder Woman ? Pour le studio américain, la réponse est évidente : c’est un non ferme. La différence est immense entre détourner un extrait de film pour en rire, et générer des milliers de clones numériques d’icônes sous copyright : l’un s’appelle la parodie, l’autre la contrefaçon.
Les grands défenseurs de l’IA rétorquent face à cela qu’aucun modèle ne pourrait fonctionner si chaque œuvre utilisée pour l’entraînement devait être négociée et payée individuellement. C’est un argument récurrent des apôtres de la Silicon Valley, qui considèrent l’accès aux données comme une condition de survie. Traduction de cette rhétorique corporate fatigante : « Notre business model repose sur le fait de pomper tout ce qui bouge, gratuitement, et vous devriez presque nous remercier pour ce service ».
Même Donald Trump, lors d’un sommet à la Maison-Blanche, s’est sagement aligné dans ce rang : « Vous ne pouvez pas espérer avoir un programme d’IA réussi si vous devez payer pour chaque article, livre ou ressource étudiée ». Un monde dans lequel tout le savoir de l’humanité est gratuit par défaut, sauf quand il s’agit de monétiser les résultats : le rêve, seulement pour ceux qui viennent bâfrer à table sans payer l’addition.
Malheureusement pour les évangélistes de l’IA, la dynamique judiciaire n’est pas en leur faveur et va plutôt dans le sens d’Hollywood. . L’exemple le plus parlant est celui d’Anthropic, à l’origine du chatbot Claude, qui vient de verser 1,5 milliard de dollars pour mettre fin à un recours collectif intenté par des auteurs en 2024.
Ce règlement à l’amiable a évité un procès public, mais ressemble surtout à une reddition honteuse : même la Silicon Valley sait que son argumentaire « tout est permis » ne tiendrait pas cinq minutes devant un juge. Le fair use qu’elles brandissent fièrement n’est qu’une excuse bricolée qui ne convainc que ceux qui ont intérêt à fermer les yeux pendant qu’on siphonne des bases de données.
Cette plainte à l’encontre de Midjourney est un crash-test grandeur nature pour tout l’écosystème de l’IA générative. Si le jugement tranche en faveur des majors, c’est l’édifice entier des start-up concernées qui pourrait s’écrouler. Inversement, si les tribunaux valident la défense du fair use, ce sera le copyright hollywoodien qui se verra transformé en passoire, et la rente des studios avec. Croire ici que ne s’affrontent que les notions de créativité et de propriété serait un peu réducteur ; c’est un combat de vautours : Hollywood défend son tiroir-caisse et les start-up défendent leurs pompes à données. Midjourney, pour s’en tirer, sera probablement tentée de chercher un énième accord financier, à l’image d’Anthropic, plutôt que de jouer son avenir devant le marteau d’un juge.
- Warner Bros poursuit Midjourney pour utilisation illégale de ses personnages et réclame des dommages financiers massifs.
- Le débat tourne autour du fair use, notion américaine qui autorise certains usages limités d’œuvres protégées, mais dont la portée reste floue face aux IA.
- L’issue du procès pourrait créer un précédent décisif, menaçant autant l’avenir des start-up d’IA que le modèle économique des grands studios.
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