Pour que l’on puisse mener une vie normale sans être surchargés de souvenirs, notre cerveau fait continuellement le tri ; c’est un processus naturel de notre mémoire. L’oubli est obligatoire, à la fois pour que nous puissions généraliser et faire preuve d’abstraction sans nous perdre dans des détails qui nous seraient inutiles, mais également pour protéger notre santé mentale. Il obéit également à une fonction régulatrice : certains souvenirs douloureux ou traumatiques, trop chargés émotionnellement sont envoyés aux oubliettes afin d’en atténuer la charge affective.
Toutefois, il existe une très faible portion d’individus chez qui ce mécanisme d’inhibition ne s’opère pas de la même manière : une condition appelée hyperthymésie ou hypermnésie autobiographique. Selon l’Institut du cerveau, « moins de 30 cas ont été décrits scientifiquement dans le monde », ce qui en fait une des particularités neurocognitives les plus rares au monde. Une nouvelle étude menée par une équipe de chercheurs de l’Université Jagellonne (Cracovie, Pologne) récemment parue dans la revue Cortex, s’est intéressée à l’une de ces personnes : un adolescent de 16 ans, surnommé KCL par les chercheurs afin de préserver son anonymat, dont les capacités de mémorisation sont absolument hors du commun.
Un cas clinique d’exception
C’est KCL lui-même, en février 2025, qui a contacté Krystian Barzykowski, auteur principal de l’étude et chercheur en sciences cognitives, reconnu pour ses travaux sur la mémoire autobiographique. Le spécialiste explique que KCL pouvait se remémorer des souvenirs extrêmement précoces « remontant pour certains à l’âge de trois mois environ (avril 2009), ainsi que des souvenirs de sa petite enfance (2010-2011) ». Des faits confirmés à l’équipe par ses parents.
De mémoire, il se rappelle avoir découvert cette capacité dès l’âge de trois ans, une période où l’immense majorité des personnes est touchée par l’amnésie infantile. Un stade normal du développement neurocognitif qui empêche la conservation durable des tout premiers souvenirs autobiographiques.
Même s’il n’existe pas encore de consensus absolu sur les mécanismes inhérents à ce phénomène, deux facteurs sont principalement avancés par les neuroscientifiques. Premièrement, durant les premières années de vie, la neurogenèse (création de nouveaux neurones) est très intense ; une réorganisation permanente du réseau synaptique qui « efface » ou masque les premières traces mnésiques. Deuxièmement, les jeunes enfants n’ayant pas encore développé de conscience claire du « soi », ni de structuration linguistique nécessaire pour consolider et réindexer les événements sous forme d’histoire personnelle, les souvenirs formés à cet âge-là sont trop diffus pour s’ancrer durablement dans le cerveau.
Chez KCL, au contraire, les souvenirs de cette période ressurgissent de manière très précise, bien souvent à la suite d’un stimulus comme une chanson, une phrase particulière qu’il entend ou une odeur. Par exemple, il affirme être capable de reconstituer dans le moindre détail le déroulement de 50 % de ses journées (en moyenne) depuis août 2022.
Essayez déjà de vous rappeler ce que vous avez mangé au dîner il y a cinq jours : vous n’y arrivez pas, et c’est parfaitement normal. Comme un PC a besoin d’avoir sa RAM libérée régulièrement pour bien fonctionner, votre cerveau s’empresse de purger ces informations routinières et sans valeur affective afin de désencombrer votre mémoire de travail et de préserver nos capacités cognitives.
L’équipe de Barzykowski a fait passer à KCL une batterie de tests à distance pour jauger ses capacités de mémorisation. Par exemple, ils lui donnaient une date au hasard, et il devait dire quel événement marquant mondial ou national s’est déroulé ce jour-là ou quel jour de la semaine il s’agissait. On lui a également demandé de détailler le déroulement exact de sa propre journée à des dates tirées au sort, en précisant la météo ou des faits vérifiables auprès de ses proches.
Ses scores étaient tellement au-dessus de la moyenne du groupe témoin qu’ils se situaient à plus de 3 écarts-types au-dessus de la norme. En statistique, obtenir un tel score signifie qu’on se situe scientifiquement dans les 0,1 % supérieurs, c’est-à-dire qu’il surpasse 99,9 % de la population, confirmant donc que KCL est bien atteint d’hypermnésie autobiographique.

Des facultés intellectuelles étonnamment communes
Néanmoins, en ce qui concerne le reste, KCL est dans la moyenne de la population : son attention, sa mémoire de travail (capacité à retenir temporairement des informations pour réaliser une tâche immédiate) et l’ensemble de ses fonctions exécutives sont « normales ». Son développement neurocognitif, depuis sa naissance, s’est déroulé sans particularité et il n’a souffert d’aucun trouble psychiatrique, comme le rapportent ses parents.
Des observations qui conduisent Barzykowski et son équipe à conclure : « D’après un ensemble de preuves croissantes, les personnes atteintes d’hyperthymésie ne sont pas des “super-héros” de la cognition. Au contraire, elles restent globalement comparables au reste de la population dans des domaines comme l’apprentissage de notions du quotidien ou la mémorisation de chiffres. » De manière globale, ils ne considèrent pas l’hyperthymésie comme une forme de « mémoire supérieure » ; ils expliquent ce phénomène comme un abaissement du seuil de tolérance du cerveau aux stimuli, qui lui facilite l’accès à ses souvenirs personnels, qui, en temps normal, sont filtrés par notre système d’inhibition cognitive.
Selon eux, les cas d’hyperthymésie pourraient même être plus nombreux et il est possible que d’autres personnes soient concernées mais non dépistées. Les auteurs espèrent ainsi que leur étude incitera à mettre en place des protocoles de repérage plus précoces, afin de détecter ces profils dès le plus jeune âge. Une opportunité qui profiterait aux neurosciences, puisque les spécialistes de la discipline pourraient mieux comprendre cette condition, qui n’a été identifiée que très récemment, en 2006. Il nous reste donc une montagne de données à collecter et d’observations à mener pour comprendre son développement. Les examens d’imagerie n’ayant jamais révélé d’anomalie cérébrale ou structurelle chez ces individus, les chercheurs ne savent pas encore exactement comment leur cerveau parvient à retrouver si clairement leurs souvenirs sans altérer le reste de son fonctionnement.
- Un adolescent de 16 ans, surnommé KCL, possède une mémoire exceptionnelle, se remémorant des souvenirs dès l’âge de trois mois.
- Il a été testé et se classe dans le 0,1 % supérieur de la population en matière de mémorisation d’événements et de détails de sa vie.
- Malgré cette capacité, KCL présente des fonctions cognitives normales, indiquant que l’hyperthymésie ne confère pas de super-pouvoirs cognitifs.
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