C’est ce qu’on appelle un avertissement grandeur nature. En 2022, le glacier Hektoria, niché à l’extrémité de la péninsule Antarctique, a reculé de 25 km en seize mois, dont huit kilomètres en deux mois seulement. Un rythme de fonte ahurissant, qui dépasse tout ce que l’on avait pu mesurer jusque-là.
Habituellement, les glaciers antarctiques bougent lentement et se transforment sur une échelle temporelle qui se compte en années. Hecktoria, lui, a cédé presque d’un coup ; en 2022, sa plaine de glace amincie s’est soulevée, a quitté le socle rocheux, puis s’est fracturée sous l’effet de séismes glaciaires. L’étude à son propos parue le 3 novembre dans la revue Nature Geoscience impute ce phénomène à deux mécanismes conjoints : cette mise à flot soudaine et les secousses glaciaires qui ont achevé sa désintégration. Les modèles prédictifs de la fonte des glaciers devront désormais intégrer le fait que certains fronts glaciaires peuvent se déstabiliser en quelques semaines seulement.
Anatomie d’un glacier à l’agonie depuis vingt ans
Pour comprendre comment cette fonte éclair a pu se produire, les chercheurs ont d’abord reconstitué la ligne d’échouage (ou ligne d’ancrage), le point où la glace d’Hektoria reposait encore sur le socle rocheux avant de devenir flottante. Les données satellitaires ont montré qu’une grande partie des 25 km perdus était autrefois solidement arrimée au fond marin. En réalité, depuis le début des années 2000, ce point d’appui était déjà fragilisé.
L’effondrement brutal de la plateforme Larsen B (gigantesque plateau de glace de la péninsule Antarctique, haut de 200 mètres, qui s’est disloqué en quelques semaines) en 2002 a retiré à Hektoria son principal « barrage naturel », exposant le glacier aux tumultes de l’océan.
Après un premier recul, la formation de glace de mer lui a offert un bref répit, qui n’était qu’artificiel : elle freinait la progression du glacier sans compenser l’amincissement de la glace. Pendant ce temps, le glacier s’étirait, perdait de l’épaisseur et formait une vaste plaine glaciaire de plus en plus instable.
Avec le réchauffement des eaux de la mer de Weddell, cette fine protection a fini par céder. En 2022, quelques tempêtes suffisent à balayer la glace de mer et à exposer les douze kilomètres de glace déjà flottante en avant du glacier, qui se sont disloqués en quelques jours. « Si un glacier s’affine suffisamment, une région entière peut devenir flottante d’un seul coup », rappelle la glaciologue Naomi Ochwat.
Privée de son appui flottant, la partie amincie du glacier commence à se soulever avec les marées, jusqu’à se désancrer entièrement du socle rocheux. Au moment où la partie flottante s’est désintégrée, plusieurs blocs de glace ont basculé, repoussant la masse glaciaire. Une poussée inversée, qui a généré de gros séismes glaciaires, qui furent détectés par les stations sismiques de la région.
Ces ondes de choc se sont propagées à travers une structure déjà très affaiblie, provoquant la rupture des dernières zones encore ancrées au lit glaciaire. Sous l’effet de ces chocs répétés, la portion restante de la plaine de glace s’est finalement détachée d’un seul coup, et Hektoria a perdu en deux mois ce qu’il aurait sur une échelle de temps dix fois supérieure.
Au vu du déroulement de sa fonte, la partie restante du glacier pourrait poursuivre son retrait dans les prochaines années, peut-être à un rythme moins soutenu. Toutefois, il s’est pour l’instant calé sur une portion de lit rocheux plus élevée et plus irrégulière, en amont de son ancienne ligne d’ancrage. Cela freinera légèrement sa progression vers la mer, mais il demeure tout de même très fragile, et à la moindre hausse des températures ou période de violentes tempêtes, il pourrait céder sans prévenir, comme ce fut déjà le cas. Triste rappel que l’histoire d’Hektoria : ce n’est pas parce qu’un glacier paraît stable qu’il n’est pas voué à disparaître dans les océans surchauffés du globe.
- Le glacier Hektoria a subi un effondrement exceptionnellement rapide, perdant des kilomètres de glace en quelques semaines, un phénomène sans précédent dans les observations récentes.
- Cette rupture fulgurante s’explique par vingt ans d’amincissement caché, aggravé par la disparition de ses protections naturelles et par des secousses internes qui ont achevé de le désolidariser du fond marin.
- Même s’il s’est momentanément stabilisé plus en amont, Hektoria reste vulnérable : une légère hausse des températures ou des tempêtes pourrait provoquer un nouveau recul brutal.
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