Pensez-vous que vous seriez capables de résister à un ordre que vous jugeriez injuste ? Que vous refuseriez de nuire simplement parce qu’on vous le demande ? Voilà qui serait bien rassurant. Malheureusement, ce n’est pas réellement comme cela que fonctionne notre cerveau.
Selon cette nouvelle étude publiée dans l’édition de mars 2025 de la revue Cerebral Cortex (Emilie A Caspar et al.) a prouvé à quel point notre sens de la morale peut s’évanouir dès qu’une figure d’autorité entre en jeu. Face à un ordre, notre cerveau semble débrancher une partie de lui-même : celle qui dit « c’est moi qui décide ».
Quand le cerveau se déresponsabilise
Ce que cette étude a mis en lumière, c’est l’affaiblissement du « sense of agency » (SoA), que l’on pourrait traduire en français par « sentiment d’agentivité » ou « sentiment de contrôle ». C’est ce qui nous permet de nous sentir auteurs de nos actes et responsables de leurs conséquences. Une sorte de boussole intérieure, logée dans un réseau de régions cérébrales (cortex frontal, précuneus, cervelet, notamment) qui planifient et coordonnent nos actions.
Des recherches antérieures avaient déjà montré que notre SoA diminuait lorsque l’on suivait des ordres, entraînant une moindre perception de notre responsabilité, même en cas d’actes moralement discutables. Ce processus avait surtout été observé dans des contextes militaires, chez des individus entraînés à agir dans un cadre hiérarchique nécessairement plus strict que les civils.
Cette nouvelle étude a démontré que cet effacement de la responsabilité n’est pas réservé qu’aux seuls militaires. Chez les civils, qui n’ont, en règle générale, ni formation ni conditionnement à l’obéissance, la diminution du SoA est tout aussi visible. Dès lors qu’un ordre est donné, les circuits neuronaux qui sous-tendent notre sentiment d’être les auteurs de nos actes semblent se désengager. L’autorité suffit, à elle seule, à provoquer ce retrait moral comme si le simple fait de recevoir une consigne suffisait à faire taire notre conscience morale.
Pour en arriver à cette conclusion, les auteurs ont placé 43 personnes (19 élèves-officiers et 24 civils) dans une situation assez inconfortable : décider s’ils allaient administrer une légère décharge électrique à une autre personne. Parfois, ils pouvaient librement choisir. Parfois, ils recevaient l’ordre de le faire.
Les participants prenaient leurs décisions pendant que leur activité cérébrale était enregistrée en temps réel grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), permettant aux chercheurs d’observer comment certaines régions du cerveau s’activaient ou s’inhibaient en fonction du contexte : choix libre ou obéissance contrainte. Voici ce qu’ils ont observé : dès qu’un ordre intervenait, le SoA chutait.
Pour mesurer cette chute, les chercheurs se sont appuyés sur un phénomène bien connu en neurosciences : le « temporal binding ». En temps normal, plus on se sent responsable d’une action, plus on perçoit son effet comme proche dans le temps, comme si cause et conséquence étaient jointes.
Cependant, lorsque ce lien se distend, quand on a l’impression que l’effet survient après coup, cela indique que le sentiment d’avoir causé l’action s’est atténué : on ne se sent plus pleinement auteur de l’acte. C’est précisément ce que les auteurs ont observé chez tous les participants soumis à un ordre.
Peut-être faut-il cesser de croire que la morale réside uniquement dans les principes, et commencer à regarder comment elle résiste, ou non, à la contrainte. Cette étude, en montrant que notre sentiment d’agir de notre propre chef peut s’éteindre lorsqu’un ordre nous est donné, nous invite à considérer cette question d’une autre manière. À ne plus nous demander seulement « Qui est responsable ? » mais plutôt : « Qui me l’a ordonné et comment cela a-t-il effacé ma voix intérieure ? ». Il serait tentant de voir dans ces résultats une excuse universelle, mais ce serait une grave erreur. Reconnaître les limites de notre autonomie sous l’effet de l’autorité, ce n’est pas s’en dédouaner, c’est comprendre qu’il faut la défendre activement, ou s’en voir privé.
- Notre conviction de maîtriser nos actions et leurs conséquences peut s’estomper face à une figure d’autorité.
- Ce phénomène, précédemment étudié chez les militaires, touche également les civils, l’obéissance diminuant notre sentiment de responsabilité.
- Comprendre ce mécanisme est essentiel pour défendre notre autonomie et ne pas se dérober à nos propres choix.
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