Suivez-nous

Réseaux sociaux

Face à l’irrésistible ascension de QAnon, les géants du web sont dépassés

Retour sur la mouvance complotiste inquiétante qui vient perturber la campagne présidentielle américaine et se déploie un peu partout dans le monde.

Il y a

  

le

 
QAnon
Le vice-président des États-Unis Mike Pence avec des policiers du SWAT dont l'un porte l’emblème « Q ». © Wikimedia Commons

4 décembre 2016, Edgar Maddison Welch fait son entrée dans la pizzeria Comet Ping Pong à Washington. L’homme, venu spécialement de Caroline du Nord, est armé d’un fusil d’assaut AR-15. Il fait alors feu sur le personnel de l’établissement et blesse plusieurs personnes. Aux policiers qui l’arrêtent un peu plus tard, il explique avoir voulu sauver des enfants retenus comme esclaves sexuels qui se trouvaient sur place. Il n’en a trouvé aucune trace et s’est finalement rendu aux forces de l’ordre sans opposer de résistance. En apparence, cela pourrait n’être qu’un simple fait divers mais pour la première fois, la théorie dite du pizzagate a des répercussions dans le monde réel.

Depuis quelque temps en effet, des Américains sont persuadés d’avoir décelé un langage codé dans les échanges d’e-mails confidentiels entre Hillary Clinton et son directeur de campagne John Podesta révélés par Wikileaks. Selon eux, les termes pizza et pasta y reviennent bien trop souvent pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche. Ils ont fini par se convaincre que pizza désignait les petites filles et pasta les petits garçons. Les choses sont donc pour eux très claires : John Podesta se trouve à la tête d’un réseau pédophile et il est couvert par la candidate démocrate…

Aussi délirante que puisse paraître cette histoire, elle a fini par convaincre de nombreuses personnes et notamment dans le camp républicain. Ce pizzagate est même le point de départ de la communauté QAnon qui pèse aujourd’hui sur la campagne présidentielle américaine et dont les idées essaiment un peu partout dans le monde, comme en France ou au Royaume-Uni. Malgré les efforts déployés par les géants du web, la croissance du mouvement semble quasi irrésistible. En se montrant plus fermes, les grands réseaux sociaux auraient pourtant les moyens de limiter sa diffusion.

De 4chan au Congrès américain : la montée en puissance de QAnon

Un peu plus d’un an après les événements tragiques du Comet Ping Pong, la théorie continue d’alimenter les fantasmes. C’est dans ce contexte qu’un internaute qui a pris pour pseudonyme « Q Clearance Patriot » lance le 28 octobre 2017 une discussion sur le forum 4chan. Elle s’intitule « Le calme avant la tempête ». Comme le rappellent nos confrères du Monde, ce choix est une référence directe à une mystérieuse déclaration de Donald Trump et qui n’a par la suite rien donné de concret.

S’en suit une série de messages pas toujours très clairs et qui partent un peu dans tous les sens. Un thème fort revient cependant. La grande tempête annoncée n’est autre que l’arrestation prochaine de la plus importante organisation criminelle pédophile sataniste du monde. Donald Trump serait au courant et gérerait les opérations en sous-main, ce qui expliquerait au passage sa précédente déclaration. Au rang des accusés, on retrouve des figures honnies chez les républicains : Hillary Clinton, Barack Obama, le milliardaire George Soros, ou encore de très grands noms d’Hollywood et des médias.

À partir de ce point de départ, les partisans de QAnon deviennent de plus en plus nombreux et la théorie prend de l’ampleur. Elle intègre aujourd’hui des thèmes d’actualité tels que les vaccins, le port du masque, ou encore Bill Gates.

Le premier message de « Q Clearance Patriot » posté sur le forum 4chan.

La mouvance a aussi réussi de manière inattendue à s’insérer dans le champ politique et le président Donald Trump n’hésite pas à récupérer dans son giron les partisans : « Je ne sais pas grand-chose sur eux. J’ai compris qu’ils m’aiment beaucoup, ce que j’apprécie », a-t-il ainsi déclaré. Chez les républicains, son influence est indéniable et Jo Rae Perkins, qui représente le parti pour l’élection sénatoriale dans l’Oregon, revendique fièrement son appartenance à QAnon. En tout, une douzaine de candidats adeptes de la théorie seront candidats en novembre.

On est donc bien loin d’une petite bande de farfelus et le mouvement complotiste a plutôt tendance à prendre du galon. À tel point que la Chambre des représentants à majorité démocrate s’est sentie obligée de passer à l’action. Les législateurs viennent de voter un texte bipartisan pour condamner la mouvance. 371 députés ont voté ce texte mais 17 républicains ont préféré s’abstenir, craignant une possible sanction électorale.

Les géants du web s’engagent contre QAnon : trop peu, trop tard ?

Pourtant, les voix continuent de s’élever et notamment celle du FBI qui a indiqué que le mouvement représentait un risque de violence et de terrorisme domestique aux États-Unis. Outre l’attaque de la pizzeria, plusieurs altercations avec les forces de l’ordre ont d’ailleurs été relevées, ainsi que des tentatives d’enlèvement.

Face à la montée en puissance de QAnon, les géants du web sont souvent pointés du doigt pour leur inaction. Ces derniers se sont finalement résolus à sévir contre les dérives de ces groupes. Ainsi, Twitter a décidé de supprimer 7000 comptes liés à la mouvance en juillet. Ces derniers auraient violé le règlement du réseau social sur le harcèlement, les discours de haine et l’incitation à la violence. Pour autant, la plateforme estime que dès lors que leurs propos ne sortent pas des clous, ils sont en droit d’exprimer leurs points de vue.

De son côté, Facebook a annoncé en août dernier la suppression de 900 comptes et pages liées à ces croyances. La portée de 2000 groupes, 400 autres pages, ainsi que 10 000 comptes Instagram a également été limitée. Cette offensive faisait suite à la fermeture d’un des plus puissants groupes de QAnon, fort de 200 000 membres.

Devant la fermeté de ces mesures, on pourrait se dire que les jours de QAnon sont comptés. Ce serait mal connaître la capacité de résilience de ces théories complotistes. Loin d’être anéanti, le mouvement semble même avoir été revigoré par ces décisions.

Ainsi, selon une étude de l’organisation Advance Democracy relayée par le Washington Post, Twitter compterait 93 000 comptes actifs qui font référence à la théorie et leur taux global de publication continue d’augmenter. Par ailleurs, tandis que le réseau social repère facilement certains hashtags, les membres de QAnon modifient subtilement l’orthographe pour tromper la vigilance de la modération.

Certains comptes qui ont échappé à la précédente purge comptent jusqu’à 554 000 abonnés et évoquent désormais des thèmes tels que la pandémie afin de minimiser la crise sanitaire ou d’alerter les internautes sur de prétendus risques liés au futur vaccin.

Sur Facebook, le constat est tout aussi accablant et les algorithmes de la plateforme ne tiennent pas leurs promesses. Selon le New York Times, Ils continuent d’orienter les internautes vers des des groupes se revendiquant de conspirations QAnon.

Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls responsables

Les partisans de la mouvance n’hésitent d’ailleurs pas à se rendre sur des pages locales pour y promouvoir leurs idées. Elles sont par nature assez confidentielles, et la modération ne s’y exerce que très peu. C’est donc du pain béni pour s’y exprimer sans courir le risque de voir ses propos censurés.

Sur la page de l’événement « STARK COUNTY TRUMP TRAIN PARADE », qui prépare un rassemblement local à la gloire du président sortant dans l’Ohio, on retrouve par exemple une voiture arborant un autocollant «WWG1WGA» (où l’un d’entre nous va, nous y allons tous, en Français), un des slogans de QAnon et de nombreux messages de soutien à la mouvance. Cela n’a d’ailleurs rien d’un épiphénomène et ces clins d’œil renforceraient la popularité du mouvement partout sur le territoire.

En lisant les commentaires sur ces nombreux groupes, un thème ressort particulièrement. Les partisans sont globalement tous conservateurs et expriment un besoin d’expression face à ce qu’ils considèrent comme une censure des réseaux sociaux à leur égard. Étonnamment, certains démocrates les rejoignent et engagent parfois le débat.

Tandis que Facebook et Twitter tentent tant bien que mal de chasser les adeptes de QAnon de leur plateforme, ces théories ont tendance à se déployer sur d’autres réseaux sociaux. Ainsi, la Columbia Journalism Review constate que la conspiration d’extrême droite a retrouvé une seconde jeunesse auprès d’influenceurs sur Instagram et d’adolescents sur TikTok.

Alors que faire ? Facebook a récemment annoncé l’interdiction sur ses plateformes de « toutes les publicités qui font l’apologie, soutiennent ou évoquent des mouvements armés ou le mouvement QAnon ». L’entreprise propose aussi un nouvel outil de modération automatique afin de permettre aux administrateurs des groupes de rejeter automatiquement des messages qui contiennent certains mots.

Cette semaine, la firme de Mark Zuckerberg a encore plus haussé le ton contre ces derniers en affirmant que désormais « à partir d’aujourd’hui, nous allons supprimer toutes les pages Facebook, les groupes et les comptes Instagram représentant QAnon, même s’ils ne contiennent aucun contenu violent. »

Reste à voir si cela sera suffisant pour enrayer la progression d’une mouvance très bien organisée et qui sait à merveille se glisser entre les mailles du filet. Le combat est délicat à mener pour les plateformes qui ne sont d’ailleurs pas totalement responsables de la montée en puissance de ces théories. Vox rappelle à cet égard que ce sont les médias traditionnels qui ont couvert les manifestations #SaveThe Childern aux USA, sans même réaliser qu’ils faisaient une publicité géante à QAnon.

Newsletter 🍋 Inscrivez-vous à la newsletter tout juste sortie du four, rien que pour vous

Cliquez pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *