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Le pouvoir monétaire des États est-il en train de disparaître ?

Depuis la naissance du système bancaire moderne en 1694, l’État a toujours gardé la main sur la monnaie. Aujourd’hui, face à l’essor du numérique et des puissances privées, ce pouvoir régalien pourrait changer de main.

En économie, on définit la souveraineté monétaire comme la capacité d’un État à émettre sa propre monnaie, à fixer son cours en contrôlant ses quantités en circulation via une Banque Centrale et à l’imposer comme le seul moyen libératoire pour faire payer ses impôts et éteindre les dettes sur son territoire. Cette définition est également, sans qu’on le formule ainsi, celle du pouvoir politique au sens large : qui contrôle la monnaie contrôle aussi les conditions dans lesquelles une société produit, échange, épargne et reste résiliente face aux crises.

Elle suppose, par ailleurs, que l’État est le seul acteur techniquement et institutionnellement capable d’émettre un instrument monétaire viable à grande échelle. Un monopole qui a été remis en question plusieurs fois : d’abord en 2009, avec la création du Bitcoin par Satoshi Nakamoto, en 2014, lorsque Tether a lancé le premier stablecoin indexé sur le dollar, en 2019 quand Facebook a annoncé le Libra, une cryptomonnaie adossée à un panier de devises souveraines et conçue pour circuler entre ses trois milliards d’utilisateurs.

Un projet tué dans l’œuf par les régulateurs, mais qui a forcé les banques centrales mondiales à regarder ailleurs que leur nombril et à faire face à cette question : que se passe-t-il quand une plateforme privée s’approprie les fonctions régaliennes de la monnaie ? Washington, sans y répondre complètement, a laissé entrevoir les conséquences d’une telle délégation en juillet 2025. Donald Trump a signé le GENIUS Act, une loi fédérale qui encadre et légitime pour la première fois l’émission de stablecoins par des acteurs privés américains, sans créer de dollar numérique souverain en contrepartie. Peut on réellement encore parler de système monétaire international quand l’un de ses membres – première puissance au monde qui plus est – vient d’en redéfinir les règles unilatéralement sans consulter les autres ?

Le stablecoin, parasite des monnaies souveraines ?

Le GENIUS Act, par l’institutionnalisation du stablecoin, est presque une contradiction : pour sauver sa souveraineté, l’État américain a accepté de se soumettre au secteur privé. En tant que cryptomonnaie dont la valeur est arrimée au dollar, il vise à garantir la stabilité de son cours (d’où son nom) à son utilisateur, le protégeant des montagnes russes des autres cryptomonnaies. Il emprunte donc sa crédibilité à la banque centrale qui émet la devise de référence, tout en captant les flux de transactions qui auraient autrement transité par le système bancaire traditionnel.

Il se nourrit ainsi pleinement de la confiance que les citoyens accordent à leur État sans lui en reverser la moindre part. Pour Murat Ungor, économiste à l’université d’Otago, le risque de voir le contrat social se fragiliser ne doit pas être minimisé. « L’argent, c’est le pouvoir. La question est de savoir si ce pouvoir reposera entre les mains de gouvernements démocratiques comptables devant leurs citoyens, de grandes entreprises technologiques comptables devant leurs actionnaires, ou de gouvernements étrangers poursuivant leurs propres intérêts stratégiques », explique-t-il.

Pour les États-Unis, le calcul est défendable : mieux vaut que les stablecoins dominants soient américains, régulés par la loi fédérale, plutôt que chinois, non régulés, ou indexés sur un autre ensemble de devises conçu pour contourner le dollar.

En revanche, pour les États dont la monnaie n’est pas le dollar (soit la quasi-totalité des 195 pays du monde), cette mécanique est doublement redoutable. Leurs citoyens migrent vers un instrument libellé en devise étrangère, garanti par une institution publique étrangère, distribué par des entreprises privées étrangères. Leur banque centrale perd de la masse monétaire effective sans avoir les outils pour le mesurer en temps réel, ou la légitimité politique pour l’interdire.

C’est en ce sens qu’on peut, sans sourciller, utiliser le terme « parasite » pour qualifier le stablecoin institutionnalisé, car il s’étend, par capillarité, à l’ensemble des économies qui gravitent dans l’orbite du dollar. C’est-à-dire, peu ou prou, l’ensemble de l’économie mondiale. Il vit dans l’hôte (le système dollar), en utilisant son énergie (sa crédibilité) et se propage à d’autres organismes (les autres économies) sans forcément contribuer à leur santé.

La riposte du monde face à Washington

Face à la privatisation rampante de la monnaie que le GENIUS Act a officialisée, 130 pays représentant 98 % du PIB mondial se sont engagés dans la même course : celle de la monnaie numérique de banque centrale (MNBC). L’idée est de remettre la puissance publique au cœur du système de paiement numérique, via un équivalent dématérialisé du billet souverain garanti directement par la banque centrale. « Quand vous regardez votre solde bancaire, vous voyez une promesse que votre banque vous fait. Avec une CBDC, cet argent serait une créance directe sur la banque centrale elle-même », explique Ungor.

La Chine fut la première à s’y mettre : le yuan numérique a été lancé en phase pilote en 2020, étendu à l’échelle nationale par étapes jusqu’en 2023, avec l’ambition de réduire la dépendance aux réseaux de paiement américains dans les échanges internationaux.

L’Europe a mis plus de temps à réagir, puisque la BCE n’a officiellement lancé la phase de préparation de l’euro numérique qu’en novembre 2023, pour un déploiement envisagé au plus tôt en 2028. Le Royaume-Uni, l’Inde et le Brésil ont également mis en œuvre des programmes comparables, mais l’avance prise par les émetteurs de stablecoins américains pourrait s’avérer insurmontable, ces derniers bénéficiant déjà de l’effet de réseau colossal des plateformes numériques.

Est-il correct alors d’affirmer aujourd’hui que le pouvoir monétaire des États disparaît ? En termes stricts, non et c’est pour cette raison que la situation économique contemporaine est difficile à saisir : aucun État n’a formellement abandonné sa souveraineté monétaire et leurs banques centrales continuent de disposer de l’arsenal complet de la puissance régalienne. Il serait toutefois crédule de penser que la souveraineté monétaire est un attribut binaire, qu’un État possède ou ne possède pas. C’est un continuum qui se mesure principalement par la part de transactions réelles sur lesquelles une banque centrale a encore prise, et cette dernière tend à s’éroder de plus en plus. Une érosion différentielle selon les économies : elle est plus rapide là où les institutions financières sont faibles, et plus lente là où les banques centrales ont les reins solides et les moyens de répondre en accélérant le déploiement de leurs propres MNBC.

L’analyse de Presse-citron

Nous mettons ici en avant deux concepts qui ne doivent pas être confondus : le pouvoir monétaire et la souveraineté monétaire. Le premier est un droit, le deuxième un exercice ; ils sont indissociables l’un de l’autre et c’est ce lien qui est aujourd’hui mis à rude épreuve.

Si le droit des États à battre monnaie – comme on le disait autrefois – n’a pas disparu, sa pérennité n’a jamais été aussi menacée depuis 1694, date de la création de la Banque d’Angleterre et de l’idée, révolutionnaire pour l’époque, qu’une institution publique pouvait garantir une monnaie mieux qu’aucun acteur privé ne le ferait jamais. Il aura fallu attendre 2025 et le GENIUS Act pour que ce principe fondateur soit officiellement remis en question.

  • La souveraineté monétaire des États, traditionnellement contrôlée par les banques centrales, est remise en question par la montée des cryptomonnaies et des stablecoins.
  • Le GENIUS Act des États-Unis officialise l’émission de stablecoins par des acteurs privés, affaiblissant ainsi le contrôle étatique sur la monnaie.
  • 130 pays se tournent vers les monnaies numériques de banque centrale pour contrer la privatisation de la monnaie et restaurer le pouvoir public dans le système financier.

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