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L’énigme des trous noirs : où disparaît vraiment ce qu’ils avalent ?

Une question qui hante la physique moderne depuis près d’un demi-siècle : qu’advient-il de ce qui traverse les grandes gueules de notre cosmos ?

Pour s’attaquer à cette question, nous devons déjà nous confronter à un paradoxe plus qu’épineux. La relativité générale d’Einstein décrit parfaitement ce qu’est un trou noir : un puits sans fond où la matière s’effondre sur elle-même jusqu’à un point ultime (la singularité) d’où rien ne peut plus s’échapper. En face, la physique quantique, qui gouverne l’infiniment petit, affirme qu’une chose est sacrée : l’information ne peut jamais disparaître complètement.

Comment ces deux piliers de la physique peuvent-ils raconter deux histoires incompatibles sur le même objet céleste ? Ce conflit a été posé dès les années 1970, et est devenu depuis un champ de mines pour quiconque cherche à unifier les lois fondamentales.

Le regrétté Stephen Hawking, en son temps, a enfoncé le clou. En démontrant que les trous noirs émettent une très légère radiation (le fameux rayonnement de Hawking), il a révélé qu’ils pouvaient lentement s’évaporer et disparaître. Dans ce cas, demandait-il, que devient l’information contenue dans tout ce qu’ils ont englouti au fil des âges ? S’évapore-t-elle elle aussi, violant ainsi un principe cardinal de la physique quantique ? Ou bien reste-t-elle stockée quelque part ? Mais où ?

L’information est-elle vraiment perdue ?

Longtemps, Hawking lui-même a penché pour une disparition définitive de l’information. Depuis, la majorité des physiciens a choisi une autre voie et une nouvelle idée a gagné en force. Peut-être que l’information n’est pas perdue, mais « encodée » autrement ?

C’est là qu’intervient le principe holographique. Cette hypothèse postule que toute l’information absorbée pourrait être stockée non pas dans le volume du trou noir, mais sur sa surface : l’horizon des événements. Comme si la mémoire du passé du trou noir se trouvait étalée en deux dimensions, sous forme de minuscules fluctuations gravitationnelles ou quantiques. Même Hawking finira par s’y rallier, reconnaissant en 2004 qu’il avait « perdu son pari » contre la conservation de l’information.

Malgré tout, le principe holographique reste une réponse à un problème dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications. Comment, concrètement, l’information s’échapperait-elle de l’horizon pour se diffuser dans le rayonnement de Hawking ?

Ces dernières années, des travaux théoriques ont permis de mieux comprendre comment l’information pourrait, malgré tout, ressortir du trou noir au fil du temps. C’est ce que décrit ce qu’on appelle la « courbe de Page » (du nom du physicien Don Page qui l’a proposée dans les années 1990). Si les trous noirs ne détruisent pas l’information, alors celle-ci ne serait pas perdue à jamais, mais libérée progressivement dans le rayonnement qu’émet le trou noir lorsqu’il s’évapore.

Au départ, le rayonnement semble purement thermique : il ne « dit » rien sur ce qu’a avalé le trou noir. Mais plus le trou noir s’évapore, plus ce rayonnement finit par contenir des traces de l’information initiale. L’entropie (une mesure de l’information manquante) augmente d’abord, puis finit par redescendre lorsque toute l’information s’échappe : c’est cette montée puis cette chute qui forme la fameuse courbe de Page. Sur le papier, le problème semble presque résolu. Le hic, c’est qu’on ne peut pas encore vérifier tout ça expérimentalement ; le rayonnement de Hawking est si faible que nous restons, pour l’instant, condamnés à la théorie.

L’observation est-elle condamnée à l’impuissance ?

Plus on avance dans nos tentatives d’explications, plus le mystère s’épaissit. L’horizon des événements ressemble à rideau absolu : rien ne lui échappe, même la lumière. Nos télescopes, aussi puissants soient-ils, ne voient que les abords du gouffre, jamais son intérieur (la vidéo ci-dessus de la NASA est une excellente illustration).

L’image du trou noir M87* captée en 2019 par l’Event Horizon Telescope n’est qu’une silhouette lointaine (voir ci-dessous) et aucun de nos instruments actuels ne peut détecter le rayonnement de Hawking. Comment, alors, percer ce voile ? Une piste se dessine via les ondes gravitationnelles. En analysant les collisions de trous noirs, certains physiciens espèrent détecter des signatures différentes si ces objets avaient, en réalité, une structure interne bien plus complexe qu’une simple singularité centrale.

M87
Le trou noir M87*, premier à avoir été photographié dans l’histoire de l’astronomie. © EHT Collaboration / Wikipédia

C’est là que débarque une hypothèse franchement différente de celles que l’on vient d’exposer : celle des fuzzballs, proposée par la théorie des cordes. On oublie ici la vision classique du trou noir avec sa frontière bien nette et son cœur infiniment dense. Dans ce scénario, il n’y aurait tout simplement plus de singularité du tout ; la matière, comprimée à l’extrême, serait répartie dès le départ sous forme de minuscules structures quantiques, formant une sorte de boule dense et chaotique.

Plus besoin d’un horizon derrière lequel tout disparaît : l’objet entier devient sa propre surface. En théorie, chaque portion de matière absorbée resterait « accessible » quelque part dans cette structure quantique, ce qui permettrait de contourner le problème de la disparition de l’information.

Comment vérifier si la théorie des fuzzballs est réelle ? Premièrement, en observant les ondes gravitationnelles émises quand deux de ces objets entrent en collision. Si les trous noirs sont bien des fuzzballs, alors les signaux que l’on détecte devraient montrer de très légers décalages ou oscillations supplémentaires par rapport aux prédictions classiques de la relativité générale.

Le problème, c’est que pour l’instant, aucune anomalie de ce type n’a été détectée. Chaque fois que les détecteurs d’ondes gravitationnelles (comme LIGO aux États-Unis ou Virgo en Europe) ont capté la fusion de deux trous noirs, les signaux enregistrés correspondaient exactement à ce que prévoit la relativité générale classique. Aucun signe supect !

Pourtant, si les trous noirs étaient réellement des fuzzballs, ces collisions devraient laisser de très légères variations dans le signal : des sortes de « réverbérations » tardives, liées à la structure interne plus complexe de ces objets. Or, jusqu’ici, rien de tout ça n’a été observé. L’hypothèse reste donc théoriquement possible, mais nous sommes complètement dénués de preuves pour l’appuyer.

À mystère extrême, théories extrêmes !

Puisqu’il est impossible de trancher expérimentalement, certains théoriciens n’hésitent plus à explorer des scénarios franchement radicaux. C’est le cas, par exemple, des fameux pare-feux quantiques, une idée née en 2012 que l’on pourrait résumer par la phrase suivante. Si, au lieu de traverser l’horizon du trou noir sans rien ressentir (comme le prévoit la relativité d’Einstein) toute matière entrant en contact avec cette frontière était instantanément vaporisée par une barrière d’énergie incandescente ?

Ce « mur de feu » empêcherait l’information de franchir l’horizon et la détruirait sur place, réglant ainsi le paradoxe de l’information énoncé en première partie. Mais là encore, nous nous heurtons à la limite de nos connaissances, et cette idée divise la communauté scientifique. L’existence même d’une telle barrière d’énergie va complètement à l’encontre de ce que prédit la relativité générale.

Selon Einstein, tout objet qui franchit l’horizon d’un trou noir ne devrait rien remarquer ou ressentir de particulier au moment où il passe cette frontière : il continue simplement sa chute, sans choc ni mur invisible. L’existence d’un pare-feu impliquerait donc que cette règle fondatrice est fausse, ce qui remettrait en question une bonne partie de la physique actuelle.

D’autres explications pointent dans une direction inverse ; au lieu d’une destruction brutale à l’entrée, la matière ne serait jamais totalement écrasée. Dans certains modèles issus de la gravitation quantique à boucles (une approche alternative à la théorie des cordes), l’effondrement s’arrêterait avant d’atteindre la singularité, à une échelle minuscule qu’on appelle l’échelle de Planck. Là, au lieu de s’effondrer infiniment, la matière rebondirait pour finalement ressortir sous une autre forme : le trou blanc.

Contrairement à son cousin noir, ce type d’objet hypothétique ne dévorerait rien, mais expulserait de la matière et de l’énergie. Selon ces modèles, la matière absorbée referait surface, mais sur des temps si vertigineusement longs (des milliards, voire des trillions d’années) qu’à notre échelle humaine, ces phénomènes resteraient dans tous les cas invisibles.

Le scénario explicatif le plus extrême est peut-être celui-ci : ce qu’avalent les trous noirs n’est pas perdu, mais renvoyé ailleurs. Ce sont les fameux trous de ver. En théorie, ces tunnels pourraient relier deux points très éloignés de l’espace-temps, et peut-être même, si l’on pousse plus loin, des univers parallèles.

L’idée n’est pas neuve, puisqu’Einstein et Nathan Rosen – un physicien qui a collaboré avec lui – l’avaient déjà formulée en 1935, d’où son autre nom de « pont d’Einstein-Rosen ». Visuellement, on pourrait imaginer ces trous comme des raccourcis à travers le tissu même de l’univers, permettant de franchir des distances inimaginables en un clin d’œil.

Pour qu’un tel tunnel reste stable et traversable, il faudrait une forme de matière très particulière, une « matière exotique » dotée d’une énergie négative, dont on n’a à ce jour aucune preuve d’existence. En l’état actuel de nos connaissances, aucun indice observationnel ne permet donc d’affirmer que ces structures existent réellement dans l’Univers. L’idée reste, de ce fait, un exercice purement théorique, attrayant sur le plan conceptuel, mais toujours invérifiable.

Vous l’aurez compris : même en 2025, la physique reste encore incapable de répondre à cette question. Malgré des décennies d’hypothèses, de travail théorique, nous demeurons bloqués au même point d’observation : l’intérieur d’un trou noir est inaccessible. C’est peut-être le pire casse-tête de la cosmologie, car nous savons pertinemment que ce qu’il se passe derrière ces monstres cache quelque chose d’essentiel à la compréhension de la physique. Cependant, nous n’avons ni les instruments, ni les observations qui nous permettraient de franchir cette limite et de mettre la main sur ce quelque chose. L’horizon des événements reste la frontière ultime de notre ignorance, et peut-être le restera-t-il encore longtemps.

  • Deux théories majeures de la physique s’opposent sur le sort de l’information engloutie par les trous noirs, sans parvenir à se réconcilier.
  • Plusieurs scénarios ont été proposés pour résoudre ce dilemme, allant de la mémoire de surface aux structures internes exotiques, mais restent impossibles à confirmer expérimentalement.
  • En l’absence de preuves concrètes, le cœur de ces phénomènes demeure hors de portée, maintenant le mystère entier.

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