Pendant 76 ans, Pluton a été une planète, au même titre que toutes les autres du Système solaire. Puis, en 2006, l’Union astronomique internationale (UAI) a décidé de revoir son statut et de la déclasser, appuyant sa décision sur trois critères. Pour qu’une planète puisse être qualifiée ainsi, il faut, premièrement qu’elle orbite autour du Soleil ; c’est le cas de Pluton. Il faut qu’elle soit suffisamment massive pour que sa propre gravité lui donne une forme presque ronde ; c’est là aussi, validé. Elle échoue toutefois sur le dernier critère : l’obligation d’avoir éliminé tout autre corps de taille comparable sur son orbite, par collision ou capture gravitationnelle.
Coincée au fin fond de la ceinture de Kuiper, elle la partage avec des dizaines de milliers de corps rocheux, certains de tailles similaires. Voilà pourquoi elle a été rétrogradée au rang de « planète naine », au même titre que Cérès ou Éris. Une décision qui avait creusé un fossé entre deux camps dans la communauté scientifique, qui s’affrontent encore aujourd’hui, persuadés que l’UAI avait pris cette décision un peu trop précipitamment lors du congrès estival qui a marqué le déclassement de Pluton.
Vingt ans plus tard, le débat refait surface depuis les travées du Sénat américain : Jared Isaacman, 15ème administrateur de la NASA nommé par Donald Trump, vient de déclarer qu’il était « fermement dans le camp ‘Make Pluto A Planet Again’ (MPAPA) ». Soit ceux qui souhaitent le retour de Pluton en tant que planète. Il a par ailleurs évoqué que l’agence travaille actuellement sur « des publications pour porter cette position auprès de la communauté scientifique ». Avec ce slogan rappelant fortement le fameux MAGA (« Make America Great Again »), recyclé par Trump lors de sa première campagne électorale, difficile de ne pas rire jaune, et difficile, aussi, de ne pas se demander à qui profiterait cette réhabilitation.
Vouloir et pouvoir : le grand malentendu d’Isaacman et de la NASA
Jamais la NASA n’avait connu un dirigeant comme Isaacman ; il n’est pas ingénieur de métier, bien qu’il soit mordu d’aviation militaire et acrobatique à ses heures perdues. Entrepreneur et milliardaire, il a fondé Shift4 Payments (entreprise de traitement de paiements sécurisés) à 16 ans, qu’il continue de diriger aujourd’hui, ainsi que Draken International, qui possède la plus grande flotte privée d’avions de chasse au monde.
Il co-dirige et finance le Programme Polaris, une organisation partenaire de SpaceX visant à accélérer les vols privés spatiaux, via laquelle il fut le premier civil à faire une sortie extravéhiculaire en 2024. Bref, il est le nouveau visage de la conquête spatiale : privatisée et un poil bling-bling ; un oligarque à l’américaine. Allergique aux postures institutionnelles lisses et molles, il ferait passer aujourd’hui ses prédécesseurs pour de vieux dinosaures, majoritairement issus du sérail adminitsratif ou militaire.
Un profil atypique qui explique un peu mieux son positionnement sur Pluton. Jamais un ancien administrateur n’aurait osé s’avancer sur ce sujet, qui dépasse ses attributions, étant donné que c’est l’UAI seule qui statue sur la classification des planètes. Isaacman, lui, fonce. Son argument principal : rendre justice à Clyde Tombaugh, l’astronome américain qui découvrit Pluton en 1930, en portant au sein de la sphère scientifique « une position que nous aimerions faire remonter afin de rouvrir ce débat et de s’assurer [qu’il] reçoive la reconnaissance qu’il a obtenue autrefois et qu’il mérite, à juste titre, de recevoir de nouveau ».
Du soft-power idéologique basique, bien nationaliste, avec une grosse couche de peinture d’astronomie par-dessus. La découverte est américaine, donc la nomenclature planétaire devrait s’aligner sur la fierté nationale. Le cosmos, par extension, doit ressembler à l’idée que Washington s’en fait : MPAPA ou MAGA, même combat, mais deux échelles différentes.

Comme expliqué précédemment, la NASA n’a aucun pouvoir sur la classification planétaire ; Isaacman aurait-il oublié cette hiérarchie ? D’autant qu’il n’a apparemment pas consulté les membres de l’UAI avant de tenir de tels propos, ce qui n’est pas du goût de Mike Brown, professeur d’astronomie planétaire au Caltech et figure centrale du débat autour de Pluton en 2006. Selon lui, les scientifiques continueront à classer les objets « de la façon qui nous aide réellement à comprendre le monde dans lequel nous vivons », indépendamment des déclarations des administrateurs de la NASA.
Bill McKinnon, directeur du McDonnell Center for the Space Sciences, qualifie ce débat de « perte de temps ». Il a appuyé son petit tacle, ajoutant : « Pluton est bien entendu une planète, mais une planète naine ; une sous-espèce de planète ». Ou comment dire autrement qu’Isaacman a raison sur le fond, mais tort sur la forme. On imagine bien que ce n’est pas exactement le genre soutien que le grand boss de l’agence espérait. On accordera volontiers à Isaacman l’élan et le mérite d’avoir dépoussiéré la NASA, qui en avait bien besoin, mais on lui accordera plus difficilement l’autorité qu’il s’arroge sur un sujet à propos duquel il n’a aucune légitimité. Pour autant, ne lui jetons pas la pierre : il ne sera pas le premier à confondre la force de conviction avec la force de l’argument.
- Jared Isaacman, administrateur de la NASA, relance le débat sur le statut de Pluton en se déclarant pour son retour en tant que planète.
- Pluton a été reclassée en 2006 comme planète naine en raison de sa cohabitation avec d’autres corps similaires dans la ceinture de Kuiper.
- Isaacman, bien qu’un dirigeant atypique, n’a pas autorité sur la classification planétaire, soulevant des critiques au sein de la communauté scientifique.
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