La peste, dans l’imaginaire collectif, est une maladie que l’on relie inévitablement aux grandes épidémies qui ont décimé l’Europe durant le Moyen Âge, mais elle sévit toujours, bien que très rarement. L’OMS en recense environ 1 000 à 2 000 cas par an, essentiellement concentrés à Madagascar, en République démocratique du Congo, et, dans une moindre mesure, dans l’ouest des États-Unis, en Asie et en Amérique du Sud. Les nouveaux foyers sont très peu fréquents, mais pourtant, selon toute vraisemblance, c’est bien la peste qui a tué Daria Chipilova, une laborantine de 28 ans, employée de l’Institut de recherche anti-peste d’Irkoutsk (Irkoutskiï Protivotchoumnyï Institut), un établissement de recherche soviétique situé dans la ville de Chelékhov, à une vingtaine de kilomètres de la capitale régionale.
La jeune femme, diplômée avec les honneurs de l’Université de médecine d’État d’Irkoutsk en diagnostic clinique de laboratoire, a été hospitalisée le 29 septembre car elle souffrait de symptômes proches d’une sévère pneumonie. Placée sous ventilation artificielle, elle a été déclarée morte dans la nuit du 1er au 2 octobre.
Depuis, les autorités russes s’affairent sur deux fronts : isoler les contacts de la victime, et étouffer la vérité. Le Rospotrebnadzor, l’agence fédérale de surveillance sanitaire, préfère parler officiellement d’une « pneumonie d’étiologie [NDLR : de cause] inconnue », mais les mesures déployées sur le terrain ne corroborent absolument pas cette version édulcorée des faits.
Le mot « peste » : un tabou absolu pour le Kremlin
Si l’affaire s’est ébruitée jusqu’à franchir les frontières russes, c’est grâce au travail de plusieurs médias indépendants, notamment Lioudi Baïkala (« Люди Байкала »). Un média d’investigation sibérien considéré comme ennemi par le Kremlin, contraint à l’exil par le pouvoir et opérant depuis l’étranger via l’application Telegram. Ce sont eux qui ont identifié la victime sous son nom complet, Daria Chipilova, et confirmé qu’elle travaillait avec des cultures vivantes de Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste.
Novaïa Gazeta (« Новая газета »), le quotidien d’investigation classé « agent étranger » par le Kremlin (dont la journaliste Anna Politkovskaïa, correspondante spéciale et figure emblématique du journal, a été assassinée en 2006), a relayé les mêmes informations. Selon des sources citées par ces deux médias et par le canal Telegram Mash, Chipilova aurait accidentellement brisé une éprouvette contenant l’agent pathogène de la peste pulmonaire lors d’un prélèvement d’échantillons. Le journaliste irkoutskien Pavel Stepanov, cité par Lioudi Baïkala, estime que « le nombre de contacts de la jeune femme se compterait en centaines ».
La peste pulmonaire, contrairement à la forme bubonique qui se transmet par les puces des rongeurs, se propage d’humain à humain par les gouttelettes respiratoires, ce qui en fait la variante la plus redoutée de la maladie : non traitée, son taux de mortalité avoisine les 100 %.
Pas besoin d’être passé par Saint-Cyr pour comprendre la suite des événements : l’hôpital de Chelékhov, où a été admise Chipilova, a été immédiatement mis en quarantaine. Même REN TV, chaîne de télévision ouvertement pro-Kremlin, a annoncé que 189 personnes entrées en contact avec la jeune femme ont été identifiées et hospitalisées dans deux établissements différents ; 12 autres ont été transférées à l’Institut anti-peste pour y être surveillées.
Au moins quatre hôpitaux de la région d’Irkoutsk ont été fermés, pour une durée annoncée de trois semaines, les visites aux patients étant purement et simplement interdites. Les événements publics de la ville ont été annulés, le personnel de l’Institut a été confiné à l’intérieur du bâtiment et des patrouilles du FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie) ont été envoyées pour escorter les ambulances transportant les cas contacts.
La fonderie d’aluminium de Chelékhov, implantée à proximité de l’Institut, a ordonné le port du masque à son personnel en mentionnant « des informations contradictoires concernant la peste ». Quelques heures plus tard, l’entreprise a modifié son communiqué pour en effacer toute référence à la maladie. Une enquête pénale a été ouverte pour « violation des normes de sécurité sanitaire ayant entraîné la mort », d’après les informations relayées par le canal Telegram 112. Un branle-bas de combat quelque peu suspect pour une simple pneumonie, non ?
Moscou et la fabrique du secret
La réponse de l’appareil d’État russe a été un cas d’école : face à une fuite potentiellement catastrophique, il a refusé par principe d’admettre la réalité. Nommer le danger, c’est déjà reconnaître une défaillance de l’État lui-même, une vieille tradition soviétique remise au goût du jour.
Alexeï Tsydenov, gouverneur de la Bouriatie voisine, a déclaré sur VKontakte (le « Facebook russe ») : « Selon les données de Rospotrebnadzor, ainsi que du gouvernement de la république de Bouriatie, la femme décédée des suites de la peste [ou possiblement de la peste] dans l’oblast d’Irkoutsk n’est pas venue en Bouriatie. » On notera l’ajout de l’adverbe « possiblement » et le fait qu’il ne prenne même pas le soin de nommer la victime par son nom complet : toujours laisser planer le doute pour ne pas donner totalement tort à la version officielle et dépersonnaliser l’affaire au maximum pour enterrer le drame.
Pas mieux du côté du gouverneur de la région d’Irkoutsk, Igor Kobzev, qui a réuni en urgence la commission sanitaire régionale avec la cheffe du Rospotrebnadzor, Anna Popova, venue en personne de Moscou. Il a ensuite publié sur Telegram que la « situation épidémiologique était stable » et que « les résultats des analyses des cas contacts étaient négatifs ». C’est presque pire, puisqu’il n’a pas mentionné la mort de Chipilova, ou encore moins le mot « peste ».
Le Rospotrebnadzor, de son côté, a déroulé la même partition bureaucratique : selon l’agence, aucun micro-organisme lié à l’activité professionnelle de Chipilova n’a été retrouvé dans ses prélèvements post-mortem. L’incident de manipulation d’éprouvette n’aurait jamais eu lieu à l’Institut et aucun employé n’aurait témoigné comme étant contaminé par une maladie infectieuse.
Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a exhorté les journalistes à « ne pas écouter les rumeurs sur une épidémie de peste » et à « s’en tenir aux déclarations officielles ». Gennadi Onichtchenko, ancien patron du Rospotrebnadzor, a pour sa part assuré que l’infection constatée à Irkoutsk n’était « très probablement pas la peste ».
Dans ce cas, si la situation est sous contrôle, pourquoi fermer quatre hôpitaux et confiner 200 personnes ? Pourquoi la cheffe nationale de la surveillance sanitaire a-t-elle été dépêchée sur place, alors qu’elle travaille à Moscou, située à 4 200 km d’Irkoutsk ? Comment justifier les ambulances escortées par le FSB ? Si le Kremlin avait la conscience tranquille, la mort d’une laborantine n’aurait jamais provoqué une telle panique dans les hautes sphères moscovites.
Même si ce n’est pas en lien direct avec le décès de Chipilova, un fait pour le moins accablant plane sur l’Institut anti-peste d’Irkoutsk, dont les origines remontent à 1923. il appartenait au réseau d’instituts anti-peste placé sous l’autorité du ministère de la Santé de l’URSS. Bien que ces établissements aient été principalement dédiés à la surveillance épidémiologique civile, l’ancien directeur de l’Institut d’Irkoutsk, Igor Domradski, a ensuite cofondé Biopreparat, le programme clandestin d’armes biologiques soviétique créé en 1973.
Aucune source médiatique sérieuse n’est actuellement en mesure d’affirmer qu’un éventuel programme offensif biologique serait actuellement en préparation, et il serait totalement irresponsable de soulever cette hypothèse. Mais avouons que la réaction épidermique et disproportionnée (par rapport à ce qu’il voudrait laisser entendre) du pouvoir après la mort de Chipilova n’aide pas réellement à étouffer cette interrogation, qui reste, à notre sens, légitime. Encore plus lorsque l’on sait que le dernier cas recensé de peste en Russie concernait un enfant de dix ans, dans la république de l’Altaï, contaminé après avoir dépecé une marmotte. Un événement tout aussi tragique qui s’est déroulé en 2016, mais qui n’avait en aucun cas conduit le Kremlin à s’enfermer dans une telle spirale de déni et d’autoritarisme.
- Une jeune laborantine russe est peut-être morte de la peste, provoquant la fermeture de quatre hôpitaux et la mise en quarantaine de 200 personnes.
- Les autorités russes minimisent la situation, évoquant une « pneumonie d’étiologie inconnue » malgré des mesures sanitaires strictes.
- Des médias indépendants relèvent des incohérences dans la gestion de cette crise, soulevant des questions sur la transparence de l’État.
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