Sorti dans les salles obscures italiennes en octobre dernier, Il reste encore demain (ou C’è ancora domani en VO) a fait un véritable carton. Le long métrage de Paola Cortellesi a rassemblé 5 millions de spectateurs en Italie. De quoi clouer au pilori Barbie et ses 4,4 millions d’entrées et Oppenheimer et ses quelque 3,8 millions de spectateurs transalpins. Il s’agit du film le plus vu en Italie l’année dernière.
Depuis le 13 mars 2024, Il reste encore demain a rejoint nos vertes contrées. Ainsi, les cinéphiles français peuvent enfin découvrir le film qui a séduit toute l’Italie. Plus qu’un simple long métrage, Il reste encore demain s’est hissé au rang de phénomène de société en l’espace de quelques mois. Comment expliquer ce succès inattendu, mais si important ?
Les violences conjugales sur grand écran
Qui aurait pu prédire que le film le plus lucratif de l’année en Italie serait un long métrage tourné intégralement en noir et blanc, qui se déroule dans l’Italie d’après-guerre, avec une femme dans le rôle principal ? On peut dire qu’Il reste encore demain sort de l’ordinaire. Et c’est justement toute sa force.
Le long métrage nous plonge dans le quotidien morose et éreintant de Delia, mère de trois enfants et mariée à un époux violent. Mais comme il a fait deux guerres, “ça se comprend”… Chaque jour, Delia se démène pour faire vivre sa famille dans cette Italie qui essuie les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Pour ce faire, elle cumule les petits boulots. Elle est infirmière, couturière, assembleuse de parapluies, blanchisseuse… Mais ses efforts ne l’empêchent pas de subir les accès de colère et les coups de sang de son mari Ivano pour un oui ou pour un non. Une vie qui est loin de la faire rêver…
Tout bascule lorsque Delia reçoit une lettre mystérieuse, elle qui ne reçoit jamais de courrier. Autre déclic ? Sa fille aînée, Marcella, annonce ses fiançailles avec Giulio. Et si un avenir meilleur était envisageable ?
Il reste encore demain s’empare d’une thématique grave et importante, celle des violences conjugales, et le fait de manière intelligente. Dans le long métrage, Delia est présentée comme une femme tout à fait ordinaire, faisant preuve d’une résilience et d’une certaine résignation. Ce n’est pas une héroïne, et elle n’est jamais dépeinte comme une martyre. C’est une femme comme tant d’autres à cette époque. Et c’est bien tout le sujet. Plutôt que de brusquer le spectateur à coup de scènes difficiles à regarder, Paola Cortellesi choisit de présenter les disputes violentes entre Ivano et Delia comme une danse tragique. C’est original et déconcertant, mais c’est surtout très efficace.
Le quotidien de Delia est triste et nous prend aux tripes. Mais ce n’est pas une raison pour aller titiller nos glandes lacrymales à tout-va. Dans ce drame, la cinéaste distille de nombreux traits d’humour pour contrebalancer la gravité des sujets abordés. Finalement, le long métrage réussit à créer un lien fort entre la protagoniste très humaine et les spectateurs.
Véritable ode à la liberté et à l’émancipation, Il reste encore demain mérite amplement tout son succès. Sa qualité indéniable et son casting 5 étoiles pour les spectateurs transalpins n’y sont pas pour rien. Mais le long métrage est aussi arrivé à point nommé dans le paysage médiatique italien. De quoi expliquer ce fort engouement.

De film à phénomène de société
Si le long métrage de Paola Cortellesi a connu un tel succès dans les salles obscures italiennes, c’est qu’il a malheureusement fait écho à une actualité bien morbide. En novembre dernier, un énième féminicide a ému tout le pays. C’est le 106ᵉ de l’année en Italie et celui-ci est particulièrement violent et choquant.
À 22 ans, Giulia Cecchettin a été poignardée plus d’une vingtaine de fois par son ex-compagnon, Filippo Turetta. Avant de lui ôter la vie, le jeune homme l’a séquestrée dans sa voiture. Malgré la rupture, les deux étudiants étaient restés amis. Mais Filippo faisait pression sur Giulia depuis leur séparation quelques mois auparavant. Il partageait régulièrement son désespoir et menaçait la jeune femme de se suicider.
Ce meurtre a enflammé tout le pays et a suscité une vague d’indignation. Il a surtout permis d’ouvrir le débat sur le patriarcat profondément ancré dans la culture italienne et les violences faites aux femmes. Est-ce l’âge si jeune de Giulia, la brutalité inouïe du crime ou bien la “banalité” de l’affaire qui a mis le feu aux poudres ? Peu importe. Toujours est-il que l’assassinat de Giulia Cecchettin a bouleversé toute l’Italie.
Au moment de la découverte de cet énième féminicide, Il reste encore demain est diffusé dans les salles obscures de tout le pays. Le lien est facile à faire, au regard de ses thématiques. S’ensuit toute une campagne de sensibilisation aux violences faites aux femmes et aux féminicides. Dans plusieurs collèges et lycées, les élèves sont incités à aller voir le long métrage. Le 22 novembre 2023, Il reste encore demain est projeté en public et en direct sur Internet pour plus de 56 000 élèves de 365 lycées à Rome. Pour l’occasion, Paola Cortellesi et les deux autres actrices majeures du film prennent la parole.
Dans cette volonté d’éveil des consciences, le long métrage de Paola Cortellesi est projeté au Sénat italien le 23 novembre 2023 à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes (Giornata internazionale per l’eliminazione della violenza contro le donne), près d’un mois après sa sortie au cinéma.

Au regard de ses thématiques importantes, le film reste en salles pendant des mois pour permettre au plus grand nombre de le découvrir. En décembre, un généreux et anonyme entrepreneur fait don de 400 billets aux étudiants de la ville de Lodi pour les pousser à aller voir le long métrage. Tous ces éléments expliquent son succès incontestable. Ainsi, Il reste encore demain est plus qu’un simple film. C’est devenu le porte-étendard d’un véritable problème de société. Il a favorisé une prise de conscience nécessaire.
Bonne nouvelle : Il reste encore demain est encore diffusé dans les cinémas de l’Hexagone. C’est l’occasion d’aller voir ce film qui dépasse les frontières des salles obscures. Et s’il aborde des sujets graves, le long métrage est surtout un beau message d’espoir. Promis, vous ne sortirez pas de la salle en étant totalement effondré.
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