Si l’on suit la définition du Larousse, « la volonté est la faculté de déterminer librement ses actes en fonction de motifs rationnels ; pouvoir de faire ou de ne pas faire quelque chose ». Ce qui signifierait, froidement, que manquer de volonté serait le déni de notre propre pouvoir de décision. Nous avons tous, à un moment donné de notre vie, manqué de volonté face à nos responsabilités. Abandonner notre séance de sport au profit d’une session de doomscrolling intense sur Instagram ou sur TikTok. Laisser tomber nos bonnes résolutions ou reporter à plus tard une tâche à laquelle nous devions absolument nous adonner.
L’autodiscipline serait donc, si l’on en croit le Larousse, uniquement de notre ressort : c’est en partie vrai, mais trop simpliste si on prend la problématique sous un angle plus scientifique. En réalité, ce que nous interprétons comme un relâchement, un manque de volonté, résulte aussi d’un décalage de notre perception de l’effort. Un phénomène documenté par plusieurs études en psychologie, qui démontrent que s’autoconvaincre d’être « une personne sans volonté » nous enferme dans un cercle vicieux : nous doutons de nos propres capacités au point d’anticiper l’échec, ce qui amoindrit notre persévérance et finit, logiquement, par confirmer notre prétendue faiblesse.
La volonté ne s’use que si l’on y croit ?
Il y a une théorie qui a dominé la psychologie sociale de la fin des années 1990 à la moitié des années 2010 : celle de l’« ego depletion », formulée notamment par le psychologue américain Roy Baumeister. Selon cette dernière, la volonté et le contrôle de soi constituaient des ressources limitées, qui comme une batterie ou un muscle, s’épuiseraient à l’usage. Elle a commencé à être sérieusement contestée ensuite par une étude menée en 2016 par le psychologue Martin Hagger, impliquant 23 laboratoires et plus de 2 000 participants, qui n’a pas confirmé les résultats initiaux de Baumeister.
Si cette thématique a été un peu mise de côté depuis, une nouvelle étude, publiée cette année dans la revue Journal of Experimental Psychology, l’a remise au goût du jour. Menée par Christopher Mylnski, chercheur à l’Université de Vienne, elle suggère que la sensation d’épuisement ou de manque de volonté dépend, en partie, des croyances que nous entretenons sur la nature de la volonté.
Une question d’interprétation
En observant des sujets soumis à des tâches cognitives intensives, Christopher Mylnski s’est aperçu que ceux qui voient la volonté comme une ressource limitée s’arrêtent dès que l’effort est trop inconfortable, interprétant cette sensation comme un signe d’épuisement. En revanche, ceux qui considèrent la volonté comme une ressource illimitée interprètent la fatigue différemment : ils la perçoivent comme une juste mobilisation de leurs facultés.
Si l’on suit cette hypothèse, la persévérance serait donc une compétence herméneutique : celui qui interprète positivement sa fatigue comprend que la sensation d’épuisement est une métrique subjective qu’il peut mettre de côté pour se concentrer sur la valeur intrinsèque de sa tâche plutôt que sur le coût de son effort.
À ce titre, la sensation de manquer de volonté serait ainsi comme un placebo inversé. En s’auto-persuadant que notre volonté est limitée, nous interprétons l’excès d’effort comme la preuve que nous sommes épuisés, ce qui peut nous conduire à abandonner plus rapidement l’objectif poursuivi.
« Affirmer qu’on “n’a aucune volonté” face à la tentation d’un gâteau ou à l’appel des réseaux sociaux dit surtout une chose : nos croyances générales sur la volonté orientent notre rapport à l’autocontrôle, sans pour autant déterminer uniformément notre capacité à résister dans toutes les sphères de notre existence », explique Mylnski. Vous pouvez tout à fait être rigoureux et sortir faire votre jogging à 6 h du matin quotidiennement, tout en craquant et en consommant compulsivement un paquet de chips le soir même : l’un n’exclut pas l’autre.
La thèse de Mylnski trouve également écho dans une autre étude, publiée en 2024 dans la revue Motivation Science. Cette dernière nous enseigne, de même, que les personnes percevant leur volonté comme une ressource illimitée ont tendance à se fixer des objectifs plus ambitieux et à faire preuve d’une plus grande résilience face aux obstacles. Dans cette vision, l’effort est un vecteur de motivation et n’est pas considéré comme une dépense qui nous appauvrirait, ce qui nous aide à maintenir une meilleure discipline et à nous mieux nous investir dans des projets auxquels nous prêtons un sens.
L’apport majeur de ces recherches est de suggérer que nos comportements sont fortement influencés par nos représentations mentales, au-delà des seules contraintes objectives. La vision déterministe de la discipline entretenue par la vieille garde de la psychologie sociale qui voudrait que nous devions économiser notre volonté pour ne pas la tarir nous enfermait dans une métaphore trompeuse. En la fragilisant, ces nouvelles études replacent l’individu dans une posture métacognitive, plus conscient de ses capacités d’interprétation. Bien que ces recherches nous ouvrent un nouveau champ réflexif, elles ne restent que des grilles de lecture, qui ne sauraient occulter d’autres facteurs qui pèsent aussi lourd dans la balance : quid de la qualité du sommeil ? D’une bonne alimentation ? De l’impact du stress ? Sans compter la part de variabilité biologique entre les individus, une réalité indiscutable qui nous force à considérer ces travaux comme des modèles théoriques et non des lois universelles.
- Le manque de volonté est influencé par des croyances sociales et mentales, et non seulement par l’autodiscipline individuelle.
- La perception de la volonté comme ressource limitée ou illimitée affecte notre capacité à persévérer dans nos efforts.
- Des recherches récentes suggèrent que nos comportements dépendent fortement de nos représentations mentales et d’autres facteurs comme le sommeil et le stress.
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