Webcams, mouchards, imprimantes… Comment les entreprises surveillent leurs employés

Vous êtes féru d’innovation et la technologie est votre amie ? Vous pourriez déchanter. Les outils du digital sont aussi de redoutables machines à espionner. Partout, tout le temps.

Cela ressemble à un film. Ou à une série. Américaine évidemment. Car, sans tomber dans le cliché facile ou la caricature, qui d’autre dans le monde est autant obsédé par la surveillance, voire l’espionnage de son prochain, de son voisin et surtout de ses salariés que la patrie du FBI et de la NSA ?

Dans une longue enquête aux détails souvent croustillants et parfois surréalistes (pour ne pas dire terrifiants), nos confrères du Guardian ont interrogé les responsables de plusieurs entreprises spécialisées dans les services dédiés à la surveillance des salariés et plus particulièrement des télétravailleurs. Certaines révélations, souvent dévoilées sans fausses pudeurs, font froid dans le dos.

Prenez Crossover par exemple, une sympathique entreprise basée à Austin, Texas, spécialisée dans la recherche et le placement de « talents », principalement des développeurs informatiques, pour d’autres entreprises. En gros une agence d’intérim mondiale, sans frontières et positionnée sur le haut de gamme. Comme la grande majorité des salariés placés par Crossover travaillent de chez eux, Crossover a mis au point WorkSmart, une petite merveille de logiciel de surveillance multitâche géré par une sorte d’algorithme qui permet d’évaluer en permanence et en temps réel la productivité des télétravailleurs en calculant un « focus score ». Et ce 40 heures par semaine. Que ceux-ci quittent leur écran pour aller au toilettes et hop, le temps de pause est déduit de leur rémunération.

Le logiciel qui vous surveille 40 heures par semaine… avec votre webcam

Comment ça marche ? Sur le principe c’est assez simple : le logiciel-mouchard utilise à la fois la webcam, le clavier et l’écran de l’ordinateur de l’employé : la webcam prend une photo de l’esclave toutes les dix minutes (tu te grattes le nez ? Hop, 2 dollars en moins sur ta fiche de paie), alors que pendant ce temps le soft shoote régulièrement des captures d’écran du PC pour voir ce qu’il s’y passe (pense à fermer YouPorn ou MinuteBuzz, selon) et que le keylogger, ce logiciel espion qui enregistre tout ce qui se passe sur le clavier, voit ce que télétravailleur écrit. Et quand il écrit, évidemment. Rien au sujet du micro mais on imagine qu’à ce niveau de surveillitude (contraction de surveillance et servitude, soyons fou) les braves gars de Crossover ne sont plus à cela près, sachant que ce que l’on dit est souvent plus compromettant que ce que l’on fait. Cela étant, un petit tour sur Quora permet de se faire assez rapidement une opinion sur Crossover. Quand la boite n’est pas tout simplement qualifiée d’escroquerie, les membres du forum recommandent vivement de l’éviter à tout prix. Bienvenue chez les Bisounours, a fortiori quand on ignore tout de la façon dont sont stockées et traitées les données, et si elles peuvent être transmises à un tiers…

Comme l’indique The Guardian, « le logiciel de surveillance a commencé par la surveillance des courriels et des téléphones, mais il inclut désormais le suivi de la navigation sur le Web, des messages texte, des captures d’écran, des frappes de clavier, des messages sur les médias sociaux, des applications de messagerie privée comme WhatsApp et même des interactions en face à face avec les collègues ». Chez Crossover on indique que les salariés doivent mettre de côté leurs pudeurs et accepter la nécessité d’une telle surveillance « comme ils le font pour la vidéosurveillance dans les centres commerciaux. » Ben voyons.

Vous voulez d’autres exemples ? En voici quelques-uns.

Wiretap par exemple se spécialise dans la surveillance des forums de discussion en milieu professionnel tels que Facebook Workplace, Slack et Yammer afin d’identifier, entre autres, « le harcèlement intentionnel et involontaire, les menaces, l’intimidation ». Comme quoi ils sont bardés de bonnes intentions. Au fait, Wiretap signifie un truc comme écoute électronique, ou « sur écoute », au cas où. Pour surveiller la productivité, les logiciels peuvent mesurer des indices tels que le nombre d’emails envoyés, les sites Web visités, les documents et les applications ouverts et les frappes de clavier. Avec le temps, l’analyse des données permet de se faire une idée du comportement typique de l’utilisateur et d’alerter lorsque quelqu’un s’écarte du droit chemin.

Un exemple d’application concrète : s’il est normal pour vous d’envoyer 10 courriels, de taper 5 000 frappes et d’être actif sur un ordinateur pendant trois heures par jour, si tout d’un coup vous n’êtes actif que pendant une heure ou que vous ne tapez que 1 000 frappes, c’est que votre productivité est en chute libre. Va falloir vous ressaisir, mon gars.

Attention à vos habitudes avec l’imprimante…

Une autre illustration, qui démontre aussi le rôle de cet outil d’apparence tellement anodine, j’ai nommé la proverbiale imprimante, presque aussi sympathique et conviviale que la machine à café dans l’open space. Si vous manipulez habituellement 10 documents par jour et en imprimez deux et que soudainement vous en manipulez 500 et en imprimez 200, c’est qu’il y a des chances que vous soyez en train de voler des documents à l’entreprise. A qui il ne viendrait pas à l’idée que vous êtes seulement en train d’imprimer le rapport financier annuel.

… et aux changements de statut sur Facebook, surtout après un divorce

Allez, un petit dernier pour la route, et ce n’est pas le moins savoureux, dans sa propension à faire sauter le verrou entre vie professionnelle et vie privée : selon un salarié d’une grande firme de consultants, son entreprise cherche à détecter et prévenir la fraude parmi les banquiers en regardant leurs pages Facebook. Un scénario retenu :  un trader qui vient de changer de statut conjugal de « marié » à « divorcé », ce qui pourrait entraîner des dépenses et donc « mettre cette personne sous pression pour commettre une fraude ou voler ». C’est vrai, quoi : le divorcé est voleur, c’est connu. Et la divorcée probablement aussi.

De fait, ces dérives (ou que l’on pourrait considérer comme telles par ici, mais pas chez l’Oncle Sam), proviennent à l’origine des habitudes de surveillance du secteur financier, où les entreprises sont légalement tenues de suivre les communications du personnel pour prévenir les délits d’initiés [1]. Mais celles-ci étendent leur marché en vendant de plus en plus fréquemment leur technologie à un plus grand nombre d’entreprises pour surveiller la productivité du personnel, les fuites de données et les violations des ressources humaines, comme le harcèlement sexuel et les comportements inappropriés.

C’est pour votre bien, on vous dit. Et celui de l’entreprise, aussi, un peu.

Source

[1] A ce sujet je conseille vivement la série Billionaire, actuellement sur Canal Plus, qui décrit parfaitement ces mécanismes dans le milieu des traders, sous haute surveillance permanente.


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Un commentaire

  1. Il ne faut pas voir le mal partout, ici c’est clairement un logiciel de pistage qui doit certainement être illégal (pour les utilisations citées) dans la majorité des pays. Mais en général, les logiciels espions sont très utiles pour les parents qui s’inquiètent pour leur enfant notamment.

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