Ford, l’art du grand écart

Du pick-up un peu rustique et si typiquement américain à la « smart mobility », Ford pratique avec une certaine maestria le grand écart industriel et culturel. Focus sur un constructeur finalement pas si conformiste.

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Vous pensiez que les énormes pick-ups sévèrement burnés et autres 4×4 dopés à la testostérone appartenaient définitivement à la préhistoire du Texas ou du Montana, et que l’Amérique avait comme tout le monde pris le virage de la voiture écologique (oui il y a un oxymore dans cette dernière expression, à toi de le trouver, lecteur perspicace) ?

Détrompez-vous : le Ford F150, sorte de monstre bardé de chromes, fièrement posé sur des roues à peine plus petites que celles de la plateforme qui transporte la navette spatiale, d’une benne grande comme votre salon et accessoirement cauchemar des écologistes, reste la voiture la plus vendue chez l’Oncle Sam. Oui, cet engin improbable qui pourrait même difficilement se frayer un chemin dans nos contrées sans l’aide d’un chausse-pied, fait florès aux US, et ça fait 39 ans que ça dure. Que voulez-vous, l’américain est comme ça : il a besoin d’espace, et ça tombe assez bien puisque de l’espace, il en a. Ne nous moquons pas, si nous avions autant de place, nous ferions peut-être la même chose : nous mettrions nos enfants, notre chien, la glacière et la Winchester dans la benne.

Ou pas.

C’est justement avec ce genre de paradoxe que doit jongler en permanence le marketing de Ford, qui est plus que jamais une World Company. Avec près de 30 modèles différents, chacun décliné en de multiples versions, et des spécificités régionales qu’il faut bien prendre en compte malgré une politique d’uniformisation mondiale optimisée au maximum, Ford est passé maitre dans l’art du grand écart.

De la World Company à la Smart Mobility Company

Car qu’y a-t-il de commun entre ce fameux F150, une raisonnable et néanmoins très high-tech berline Mondeo bien connue sous nos latitudes, un monospace familial S-Max, une Mustang ou encore, à l’autre bout de l’échelle des extrêmes, la future hyper car GT, qui vient faire fumer ses pneus sur les plate-bandes des Ferrari et autres Lamborghini ? Pas grand chose à vrai dire.

Et pourtant, à bien y regarder, Ford parvient à donner une certaine cohérence à cet ensemble a priori assez hétéroclite, car Ford a une vision, et a peut-être compris avant de nombreux autres constructeurs que l’automobile ce n’était plus juste des bagnoles. Une vision qui désormais porte un nom : la Smart Mobility, qui vise à accélérer le développement de nouvelles technologies en matière de connectivité, de mobilité, de véhicules autonomes, d’expérience client et de big data.

C’était un peu le sens du message que le constructeur a transmis à la presse présente à l’occasion du NAIAS (Salon de l’auto de Detroit) qui se tenait il y a quelques jours, puis en nous invitant à jouer les prolongations pour des essais sur la côte ouest, à Pebble Beach, lieu paradisiaque située entre Monterey et Big Sur, sur la route pacifique à 200 kilomètres au sud de San Francisco, Californie.

Nous qui sommes avant tout friands de technologies, nous n’avons pas oublié que Ford fut l’un des pionniers en la matière avec son système connecté Sync, développé en collaboration avec Microsoft, dont la première version a équipé ses modèles dès 2007, à une époque où même certains constructeurs « premium » allemands offraient seulement une prise jack « auxiliaire » dans l’accoudoir central (bon ok ils se sont bien rattrapés depuis). Depuis, le constructeur de Detroit n’a pas trainé en chemin : outre la version 3 de Sync, évidemment bien plus évoluée, qui équipe progressivement la gamme, Ford développe toute une gamme de services, d’applications, d’innovations et d’expérimentations autour de l’automobile. L’idée, en substance : nous vivons aujourd’hui dans un monde caractérisé par la mobilité (au sens large, autant géographique que dans le domaine des idées et des objets) et l’automobile doit s’inscrire dans ce continuum, en être l’un des éléments. Car au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, dans « automobile » il y a « mobile ».

Ainsi, après les applications et le lancement d’une plateforme pour les développeurs (déjà en 2013), et alors que Ford fut aussi l’une des premières marques auto à avoir une présence massive sur les salons high-tech comme le CES de Las Vegas ou le Mobile World Congress de Barcelone, le constructeur lance plusieurs nouvelles initiatives qui vont dans le sens de cette mobilité connectée – la voiture est un objet connecté comme les autres – qui semble devenir son nouveau motto.

Avant d’aller plus loin, faites donc une petite pause pour admirer la Ford GT en vrai sous toutes ses coutures. Impressionnant, non ?

« Looking further with Ford », quatrième numéro de la « bible » des tendances selon Ford

Quand on développe un concept, rien de tel que de coucher les idées sur papier. Depuis quatre ans, Sheryl Connelly, Spécialiste des Tendances Mondiales de Consommation et Futurologue chez Ford publie un recueil annuel de 50 pages qui recense sous forme de diverses infographies toutes les innovations et tendances qui vont changer notre vie quotidienne. Ce fascicule, assez captivant et particulièrement attractif à feuilleter constitue un bon état des lieux des modes de vie et de l’impact du numérique sur ces derniers. Ford y est assez peu mentionné, mais on y parle objets connectés (évidemment), alimentation, commerce en ligne, environnement, santé et bien-être, troisième âge et… bicyclette. Entre autres, puisque des dizaines de sujets sont traités, statistiques à l’appui. Une petite bible que je vais conserver précieusement.

Et puisque vous suivez, j’ai réussi à vous en obtenir un exemplaire que vous pouvez télécharger ici.

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Le laboratoire dédié aux « wearables », objets connectés personnels

Ford vient d’ouvrir son centre de recherche dédié aux wearables, ces objets connectés personnels et portables, comme les montres ou bracelets intelligents. Dans ce nouveau laboratoire hébergé au sein du Centre de Recherche et d’Innovation de Dearborn, dans le Michigan, les scientifiques et les ingénieurs travaillent ensemble pour développer des applications entre les objets connectés que nous portons et les technologies d’assistance des véhicules. Par exemple, la technologie d’aide au maintien en ligne pourrait augmenter sa sensibilité s’il détecte, via les informations de votre montre connectée, que le conducteur n’a pas assez dormi la nuit précédente. Dans un autre cas, si le rythme cardiaque du conducteur s’accélère de manière importante, le régulateur de vitesse adaptatif ou le détecteur d’angle mort pourraient augmenter la distance entre les véhicules et diminuer le stress du conducteur lié au trafic.

Bref, avec ce nouveau laboratoire, Ford veut aller un cran plus loin en transformant votre voiture en « capteur » capable de recevoir et traiter des informations saisies directement sur vous.

Dans un registre plus conventionnel et déjà aperçu ailleurs, les chercheurs testent également l’utilisation de la commande vocale à partir d’une montre connectée, pour permettre aux conducteurs Ford de démarrer, verrouiller, déverrouiller, ou encore localiser facilement leur véhicule. Une autre expérimentation concerne le recours à la réalité augmentée et l’utilisation de lunettes connectées pour enrichir l’expérience client en concession. Les clients pourraient ainsi circuler dans le showroom et obtenir des informations contextuelles supplémentaires sur les véhicules qui les intéressent.

Ford Credit Link, un pas dans l’économie du partage via le leasing collaboratif

Encore au stade expérimental dans la bonne ville d’Austin, Texas, ce concept anticipe les usages à venir (et déjà en cours pour certains) de l’automobile, qui consistent à louer une voiture seulement quand on en a réellement besoin et à s’en passer le reste du temps. Fondée sur l’idée de l’économie du partage, cette nouvelle offre, originale et même osée pour un constructeur, permet aux consommateurs de louer un véhicule Ford à plusieurs. Les outils digitaux permettent aux membres d’un groupe de rester en contact les uns avec les autres, de suivre l’utilisation des véhicules, de réserver des créneaux disponibles et d’effectuer des paiements. Les groupes de leasing peuvent réserver des créneaux d’utilisation, vérifier l’état du véhicule, procéder aux révisions, communiquer les uns avec les autres, voir leur compte ou encore effectuer des paiements grâce à un module connecté au véhicule et une application dédiée.

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FordPass, un « iTunes des conducteurs »

Difficile de devenir une « smart mobility company » crédible sans un panel de services fournis de préférence par une application mobile, qui devient de fait le cÅ“ur du dispositif. Avec FordPass. Selon Ford, qui ne craint pas de filer la métaphore ambitieuse, « FordPass a pour objectif d’être aux propriétaires de voitures ce qu’iTunes a été aux fans de musique ». Disponible à partir d’avril 2016, FordPass propose tout simplement de « réinventer la relation entre constructeur et consommateur », via une adhésion gratuite en ligne pour tous, Ainsi l’application donnera accès à des services de mobilité, à des guides facilitant les déplacements, ou encore à des récompenses pour les membres les plus fidèles.

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L’adhésion à FordPass est gratuite, pour les propriétaires de Ford comme pour les autres. « Nous avons étudié les challenges de mobilité auxquels les gens ont à faire face et nous avons conçu FordPass, pour fournir des services qui facilitent la vie des consommateurs », indique Mark Fields, le PDG de Ford.

FordPass est constitué de quatre éléments clés : L’Application FordPass, qui intègre des services de mobilité, les FordGuides qui aident les consommateurs à se déplacer plus efficacement, les Avantages, qui récompensent les membres pour leur fidélité et enfin les FordHubs, où les consommateurs pourront découvrir les dernières innovations de Ford. De nouveaux FordHubs ouvriront à New York, Londres, Shanghai et San Francisco. Le premier d’entre eux ouvrira cette année au Westfield World Trade Center de New York.

Ford s’invite à Palo Alto, Silicon Valley, USA

Une matinée de notre road-trip était consacré à la visite ponctuée de quelques démos et d’une petite conférence au centre de Recherche et Développement de Ford à Palo Alto. Et oui, quand on veut devenir une entreprise high-tech crédible on ne peut pas faire l’économie d’une implantation au cÅ“ur de la Silicon Valley, avec des voisins aussi prestigieux que Facebook, Google, Apple et compagnie.

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Dans ce bâtiment dont le parking affiche un nombre de Mustang supérieur à la moyenne de la région, les ingénieurs et chercheurs de Ford travaillent sur l’automobile du futur : voiture autonome, connectée, évitement d’obstacles, mais aussi sur des initiatives plus originales comme un vélo connecté doté d’un capteur fournissant de nombreuses informations sur les déplacements (force de pédalage, distance, etc). Bon, très franchement, rien de révolutionnaire ni de choses que l’on n’a pas déjà vu, mais cette incursion dans la matrice de l’innovation avait un petit côté Tintin au pays des Soviets assez délicieux.

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Vous l’avez compris : Ford est en pleine transformation digitale et entend le faire savoir. Mais alors, est-ce que Ford construit encore des voitures, me direz-vous ? Euh, oui, et cela reste quand même le cÅ“ur de son activité, rassurez-vous.

Ford F250 et Ford Explorer Sport : american (big) boys

Et des voitures, nous avons eu tout loisir d’en essayer quelques-unes lors d’une journée en mode freestyle sur les routes qui sillonnent les fabuleux paysages de la côte pacifique entre San Francisco et Los Angeles, par une journée printanière, à quelques heures seulement du blizzard de Detroit et de de ses -15 degrés. Comme il fallait bien faire un choix et que nous connaissions déjà assez bien la star de la gamme, j’ai nommé la Mustang, nous avons donc opté pour deux modèles inconnus par ici et ô combien américains et taillés sur mesure pour les paysages environnants : le pick-up F250 et l’Explorer.

Concernant le premier, le F250, prendre les commandes d’un tel engin est une expérience quelque peu insolite. Le toit de la cabine culmine à 2,02 m. Quand on mesure un peu plus d’1,80 m et qu’on a toujours l’habitude de dépasser une auto d’une ou deux têtes (selon que vous conduisez une Fiat 500 ou une Bugatti Veyron), devoir littéralement grimper des marches pour se hisser à bord est assez surprenant. A bord on retrouve une ambiance plus familière de grosse berline ou de SUV, à cela près qu’il faut une paire de jumelles pour apercevoir votre passager de l’autre côté de l’immense console centrale. Comme le F250 est un 4×4, nous n’avons pu nous empêcher d’aller tester un peu ses capacités de franchissement en terrain hostile, à savoir les sablonneux bas-côtés et plages qui longent la superbe route N°1 californienne. Heureusement que nous sommes prudents et que nous y sommes allés sur la pointe des pneus, car même en réglage optimal avec blocage de différentiel, je peux vous dire que l’engin, lourd et doté d’un empattement très long, n’est pas vraiment agile quand il s’agit de s’ébrouer dans la lande californienne. A peine deux roues sorties du bitume que la bête s’enlise et se met à patiner comme une grosse baleine échouée sur le rivage. C’est peut-être un 4×4 mais je peux vous dire que le franchissement n’est pas sa tasse de thé. Quant aux qualités routières sur macadam, on a connu mieux : la direction n’est pas très précise et la machine donne en permanence l’impression de se dandiner sur ses grosses tétines en cherchant un grip qu’elle ne trouve pas, sans parler des bosses mal digérées par un amortissement assez ferme, qui vient vous chatouiller les lombaires à chaque joint de bitume.

Bref, pas terrible en tout-terrain, pas super confortable sur route, ce F250 est vraiment taillé pour le rodéo et le transport de gros objets sur les pistes de l’Amérique profonde. Reste son bon vieux V8 de… 6,2 L qui rugit tranquille avec son gros couple de tracteur et ses vaillants 385 chevaux permettant quand même un 0 à 100 km/h en 6,7 secondes. Pas mal pour une voiture de ce gabarit. Du point de vue technologies embarquées, on reste dans du très classique, voire du rustique : pas de connectivité, pas de GPS (le cow-boy connait la piste et n’a pas besoin de carte, ça c’est un truc pour les lopettes des villes), mais quand même une caméra de recul dont l’écran de monitoring en HD est très astucieusement logé en surimpression dans le rétroviseur central. Malin !

Le Ford Explorer Sport est quant à lui beaucoup plus urbain, sans mauvais jeu de mot. On a là affaire à un gros SUV très civilisé destiné aux familles, et dont la philosophie se rapproche davantage de nos monospaces, même si le côté 4×4 américain reste dans son ADN. A l’intérieur vous attendent 6 places très confortables avec beaucoup d’espace pour les jambes, une très bonne garde au toit même pour les places du fond (l’avantage de la ligne SUV) ainsi qu’un grand coffre. L’agrément de conduite est au niveau de ce qui se fait de mieux : le véhicule est silencieux, maniable et léger à manÅ“uvrer, et avec son V6 EcoBoost bi-turbo de 365 chevaux et sa boite robotisée à 6 rapports (avec mode Sport et palettes au volant) les performances sont au rendez-vous. Ajoutez à cela une finition soignée, la dernière version du système d’info-divertissement Sync 3 et une sono Sony, et vous avez le compagnon parfait pour des voyages au long cours, du genre de ceux qui pourraient vous conduire de Chicago à Los Angeles via la mythique route 66 (get your kicks). Le modèle essayé arborait une teinte rouge rubis du plus bel effet et disposait de toutes les options disponibles, pour un tarif situé autour des 55.000 dollars.

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Malheureusement ce modèle n’est pas non plus disponible dans nos contrées, mais  si vous appréciez le genre, vous pourrez vous rabattre sur le nouveau Edge, aux lignes plus affutées (et plus européennes), et aux dimensions cependant plus modestes.

Le spectre de la gamme Ford et des différentes versions de ses modèles en fonction des marchés est certainement l’un des plus larges de la production automobile actuelle. De la Fiesta de base (moins de 9000 euros) à la GT (400.000 euros) Ford propose certainement l’amplitude tarifaire la plus étendue du marché, en étant présent sur absolument tous les créneaux. Je vous laisse imaginer le casse-tête que représente une telle offre en termes de marketing. L’idée de cette Smart Mobility Company qui unifie et standardise (un peu) l’approche client va faire son chemin et pourrait même peut-être inspirer la concurrence.

Car, définitivement, l’automobile n’est plus une simple question d’automobile. C’est une question de nouveaux usages mobiles. Et ceux qui n’auront pas intégré cela dans un avenir très proche auront certainement du souci à se faire.


(making of)

Pour ces essais routiers en Californie, Ford avait donc installé son camp de base sur l’un des plus beaux spots de la côte californienne, dans un superbe resort sis au bord du Pacifique, le Inn at Spanish Bay. Inutile de vous dire que nous étions dans d’excellentes conditions pour pouvoir tester toutes sortes de véhicules car la configuration des environs est plutôt variée : de la route côtière (17 Miles Drive) aux petits chemins forestiers en passant par les lignes droites de la côte pacifique, il y avait de quoi s’amuser un peu. Quant aux vins californiens, dégustés au coucher de soleil au son d’une improbable cornemuse jouée live par un aussi improbable écossais en kilt planté dans la lande entre golf et océan, ils furent grandement appréciés après ces dures journées de labeur 🙂

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