Au cours du Pléistocène (époque de la dernière grande ère glaciaire s’étendant de 2,58 Ma à 9 700 av. J.-C), le champ magnétique terrestre s’est affaibli jusqu’à s’inverser complètement : un épisode marquant de l’histoire de notre planète, appelé événement de Laschamp. En l’espace de quelques siècles, son intensité est tombée à moins de 10 % de sa valeur actuelle et la magnétosphère (enveloppe qui dévie le vent solaire et les rayons cosmiques) s’est rétractée au point de laisser notre atmosphère à découvert face aux particules cosmiques ionisantes.
Nous avions déjà abordé le sujet, plus tôt cette année, afin de déterminer comment la biodiversité animale avait été impactée par cet épisode. L’événement de Laschamp, même s’il a perturbé la magnétosphère pendant près de 800 ans, n’a pas empêché les animaux de survivre : telle avait été la conclusion de notre premier article. En revanche, nous n’avions pas abordé la question sous l’angle anthropologique, à savoir, comment Homo sapiens s’est-il accommodé de cette crise environnementale ?
L’événement de Laschamp s’est produit environ 15 000 ans après l’arrivée d’Homo sapiens en Europe et cohabitait encore avec les dernières populations néandertaliennes. Pour la première fois, l’année dernière, une équipe de scientifiques de l’Université du Michigan a modélisé en trois dimensions l’interaction entre le vent solaire et le champ magnétique terrestre durant l’événement de Laschamp. Leur étude publiée le 16 avril 2025 dans la revue Science Advances, a été menée par Agnit Mukhopadhyay, qui occupe notamment le poste de chercheur postdoctoral au Goddard Space Flight Center de la NASA.
L’artisanat d’urgence de la Préhistoire
En cartographiant les régions où la magnétosphère, trop affaiblie, laissait les particules cosmiques atteindre le sol, les chercheurs ont découvert qu’elles coïncidaient géographiquement avec les sites archéologiques où les groupes d’Homo sapiens avaient modifié leurs habitudes de vie durant la même période.
À partir de données provenant de fouilles archéologiques, ils notèrent que trois pratiques se sont répandues et intensifiées durant la perturbation. Premièrement, nos ancêtres ont eu recours plus fréquemment à l’ocre, qu’ils s’étalaient vraisemblablement sur la peau comme un écran solaire rudimentaire. Pigment minéral composé d’oxyde de fer, d’argile et de silice, il se trouvait facilement à l’état naturel et il semblerait qu’Homo sapiens avait déjà compris qu’il possédait des propriétés filtrantes face aux rayonnements ultraviolets du Soleil, forcément plus intenses lors de l’événement de Laschamp.
Deuxièmement, ils auraient confectionné des vêtements plus adaptés et « ajustés (c’est-à-dire épousant la forme des membres) », pour reprendre les mots des auteurs. Si les habits en question n’ont pas été retrouvés, les différents outils qui ont permis leur fabrication, plus solides et résistants à l’érosion du temps, en sont la preuve matérielle. Grattoirs en pierre ou en silex pour préparer et travailler les peaux, lames en pierre pour les découper, poinçons pour les percer et aiguilles en os, en bois de cervidé ou en ivoire pour la couture.
Troisièmement, les populations se seraient davantage repliées vers les grottes pour éviter d’être exposées en plein air. Une évolution comportementale que les chercheurs interprètent comme une adaptation face au bombardement de particules cosmiques et à l’intensification des rayonnements ultraviolets. Changement qui, par ailleurs, aurait favorisé l’émergence de l’art rupestre, qui, même s’il existait auparavant, était moins répandu dans les régions concernées. Une conséquence culturelle déjà relevée il y a plusieurs années, dans une étude datant de 2021, publiée dans la revue Science.
D’un point de vue strictement évolutionniste, l’événement de Laschamp est la parfaite illustration d’une singularité propre à notre espèce : par l’innovation technique, nous avons su traverser une crise environnementale en dépassant le déterminisme biologique. Génétiquement, sur un laps de temps si court, il était évidemment impossible que l’organisme de nos ancêtres acquière une tolérance naturelle au surplus de radiations spatiales par la voie de la sélection naturelle ; un processus qui s’étale sur plusieurs millénaires. En conséquence, Homo sapiens a usé des compétences techniques et culturelles qu’il maîtrisait déjà pour les adapter aux nouvelles contraintes environnementales auxquelles il a dû faire face. Un instinct de survie entièrement empirique, puisqu’il n’avait évidemment aucunement conscience de l’origine du phénomène.
- Il y a 41 000 ans, la Terre a presque perdu son champ magnétique, ce qui a exposé nos ancêtres aux radiations cosmiques.
- Homo sapiens a survécu en adoptant des pratiques comme l’utilisation d’ocre, la confection de vêtements ajustés et le repli dans des grottes.
- Cet événement a illustré la capacité d’innovation de l’espèce humaine face à une crise environnementale sans précédent.
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