7 ingrédients pour faire naître une idée : le mathématicien Cédric Villani nous révèle sa recette

Pour s’inspirer, voici quelques conseils donnés par ce chercheur, « star » mondiale des mathématiques.

J’ai eu la chance d’assister à une conférence de Cédric Villani, le brillant mathématicien français qui a reçu la médaille Fields en 2010, la plus prestigieuse récompense de sa discipline. Il venait rencontrer les étudiants de l’école d’informatique Epita pour leur parler de 2 sujets passionnants : les Bell Labs et les éléments qui permettent la naissance d’une idée dans un contexte scientifique et d’innovation.

Les deux sujets sont intiment liés puis que les Bell Labs ont su faire naître une quantité impressionnante d’idées qui se sont ensuite transformées en projets et en produits qui ont changé nos vies. L’expression Bell Labs désigne un laboratoire de recherche né aux Etats-Unis dans les années 1920, qui a compté jusqu’à 12 000 chercheurs. On leur doit notamment les premiers calculateurs, les premières transmissions d’images à distance pour la télévision, l’invention du transistor, de la première cellule de batterie solaire, du système d’exploitation Unix, du laser, des premiers satellites… Rien que ça !

C’est sous la forme d’un commentaire de l’ouvrage La Fabrique des idées de Jon Gertner sur les Bell Labs que Cédric Villani raconte l’histoire de ce laboratoire scientifique. Il s’attarde sur ce qui peut expliquer pourquoi ces chercheurs ont été si inventifs et si prolifiques. Aux Bell Labs, rien n’était laissé au hasard, jusqu’à l’agencement des bâtiments, volontairement organisés autour de longs couloirs : les chercheurs ne pouvaient que se croiser, ce qui favorisait les échanges. Des règles avaient aussi été établies, comme l’interdiction pour un ingénieur de « séduire une secrétaire » ou pour un supérieur de s’immiscer dans les recherches des subordonnés. Les chercheurs devaient par ailleurs céder leurs droits de propriété intellectuelle pour un dollar symbolique. Il ne touchaient aucune rémunération sur les brevets déposés puis exploités. Malheureusement, ces chercheurs étaient brillants mais leur organisation a progressivement décliné au profit d’autres laboratoires qui se sont avérés être plus doués en business.

Partant de cette réflexion sur le cadre propice aux idées institué par les Bell Labs, et revenant sur son expérience personnelle de chercheur, Cédric Villani  livre son analyse en 7 points : les 7 ingrédients nécessaires pour faire naître une idée.

1 – La bonne documentation

La quantité d’informations disponible est souvent très grande. La meilleure manière, pour ne pas se noyer dans les données, consiste à d’abord avoir une vision claire de ce que l’on cherche puis de la formuler de manière très précise. Ensuite, il suffit de bien définir ce dont on a besoin pour arriver à l’objectif.

2- La motivation

« C’est l’ingrédient le plus important et le plus mystérieux de tous. Personne ne sait vraiment ce qui motive les gens ». Cédric Villani pointe du doigt le danger numéro un qui pèse sur la science : la baisse de motivation des jeunes chercheurs. La motivation pourrait s’expliquer par des signaux auxquels on est exposé dans la petite enfance, explique-t-il, en montrant une image du court-métrage de Disney, Donald au pays des mathémagiques, qu’il regardait quand il était petit. Être motivé passe aussi par le fait de faire des projets, « dès le plus jeune âge » insiste-t-il. Dans son ouvrage Théorème vivant qui raconte le cheminement des recherches qui l’ont conduit à l’élaboration du théorème pour lequel il a été récompensé de la médaille Fields, il détaille tous les obstacles qui se mettent en travers de son chemin. « On y croit et c’est irrationnel », confie-t-il aux étudiants.

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3 -L’environnement

Les bons environnements s’entendent à l’échelle d’un bureau, d’un laboratoire, d’une école…voire d’une ville. Il nous apprend qu’après Persépolis, le Paris des années 1900 est parfois cité comme un des environnements les plus innovants. Il est donc important de rechercher les conditions qui nous sont favorables pour être créatif.

4- Les échanges

La collaboration est essentielle, même sur des disciplines comme les mathématiques où cela ne semble pas forcément évident de prime abord. Sur un projet, il faut avoir les bons processus pour communiquer avec ses collaborateurs. Cédric Villani évoque même des expériences de collaboration massive, sous la forme de sites web où des centaines de mathématiciens travaillent ensemble sur un théorème, où « chacun va apporter sa pierre pour faire une seule démonstration ».

5 – Les contraintes

« Si vous n’êtes pas contraint par les bons facteurs, vous ne serez pas motivé pour avoir des idées nouvelles ». Cédric Villani fait le parallèle avec les arts, où l’importance des contraintes, pour « être super innovant » est bien connue. Il cite deux exemples. Celui d’un morceau de musique, uniquement composé de notes « la », et où « il faut jouer sur toutes les variantes de rythmes et d’intensité pour que ce ne soit pas ce qu’on ait entendu de plus ennuyeux« , et celui d’un roman de 300 pages de l’écrivain Georges Perec écrit avec la prouesse de ne pas utiliser la lettre « e ». Il s’agit d’un exercice de style qui s’appelle lipogramme (et que je devrais peut-être essayer pour être plus créative dans l’écriture de mes articles 😉 )

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6 – L’imprégnation

Cédric Villani se sert d’une anecdote personnelle pour expliquer l’importance de l’imprégnation : la remarque d’un élève lors d’une leçon qu’il donnait au Collège de France, chaque semaine à Paris, qui lui suggère d’améliorer son exposé sur un point précis. Il rentre à Lyon, où il vivait à l’époque. Il passe la semaine entière à chercher comment faire cette amélioration, en vain. Un peu en panique à l’idée de n’avoir pas de nouveaux éléments à apporter au cours suivant, il se rend à la gare pour prendre son train pour Paris, et moment de s’asseoir sur son siège, l’illumination arrive ! Il a enfin trouvé la réponse à la problématique qui tournait non-stop dans sa tête depuis une semaine. Ainsi, l’illumination est plus à même d’arriver après une très forte période d’imprégnation. A force de réfléchir et de travailler, le problème devient partie intégrante de vous, et dans des moments parfois inattendus la solution apparaît !

7- La chance

« De temps en temps, un coup de chance se produit. Il faut le repérer et lui sauter dessus ».  C’est très important dans la carrière d’un chercheur, c’est même l’une des « 2 ou 3 qualités les plus importantes ». Là encore, il illustre son propos d’une anecdote personnelle où au début de sa carrière, une mauvaise idée à donné lieu à un bon calcul qui est devenu la base d’un bon raisonnement.

Mais la bonne idée peut se faire attendre, même si on suit ces 7 conseils : « si on ne supporte pas de sécher, il ne faut pas faire le job de mathématicien. », conclut Cédric Villani. Cette conclusion parlera sûrement à ceux qui se lancent dans l’entrepreneuriat ou qui, plus largement, cherchent à innover.


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4 commentaires

    • Hélène Quaniaux on

      Vraiment ravie que ça vous ai plu, et merci pour ce commentaire ! 🙂
      (j’ai adoré aller l’écouter à l’Epita !)

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