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En Suisse, la plus vieille centrale nucléaire du monde est toujours en service, malgré près de 100 incidents

Elle a résisté à Tchernobyl et à Fukushima, mais elle continue pourtant de tourner à plein régime. Au grand dam des riverains et des militants écologistes.

La centrale de Beznau, mise en service en 1972 sur une petite île de l’Aar (canton d’Argovie, Suisse) détient un record assez unique : elle est la plus vieille centrale nucléaire encore en activité sur Terre. Une espérance de vie exceptionnelle pour une installation de ce type, puisqu’elle a soufflé cette année ses 53 ans.

Bien évidemment, cela n’est pas au goût de tout le monde, car l’infrastructure, très vieillissante, a été le théâtre de nombreux incidents sur les dernières décennies. Contrairement à d’autres pays comme la France, aucun texte de la Constitution fédérale suisse n’impose de durée de vie maximale à ses réacteurs. Tant qu’une centrale fonctionne encore et qu’elle satisfait les exigences de sûreté, les autorités la laissent debout. Ce cadre réglementaire est-il trop laxiste ?

Kkw Beznau
Contrairement à la majorité des installations modernes, Beznau ne dispose pas de tour de refroidissement, ses réacteurs étant refroidis directement par les eaux de la rivière Aar. © BLS208 / Wikipédia

Beznau une vieille dame un peu essoufflée

Avec ses deux réacteurs à eau pressurisée, Beznau cumule près d’un siècle de fonctionnement si l’on additionne leurs durées de vie. Sur cette période, les autorités ont recensé plus de 90 incidents entre 1995 et 2014. Pour les qualifier, elles utilisent l’échelle INES (International Nuclear Event Scale), qui classe les incidents nucléaires de 0 à 7.

Le niveau 0 correspond à des problèmes techniques sans aucune conséquence sur la sûreté de l’installation, quant au niveau 7, il concerne les accidents nucléaires les plus graves (Tchernobyl en 1986 ou Fukushima en 2011). Bien heureusement, à Beznau, l’écrasante majorité de ces événements ont été classés au niveau 0, ils ne représentaient donc aucun danger.

En revanche, certains marquèrent les esprits, à l’image de celui qui s’est déroulé en 2009. Deux techniciens, lors d’une opération de maintenance qui s’est mal déroulée, ont été exposés à des doses de radiation élevées (supérieures au seuil annuel autorisé), un incident qui a été classé au niveau 2. En 2015, l’acier de la cuve du réacteur a été inspecté, révélant des défauts de fabrication (microscopiques spots d’oxyde d’aluminium), ce qui a entraîné un arrêt de son fonctionnement jusqu’en 2018.

Plus récemment, début 2025, un incident sur le réseau électrique a provoqué un arrêt d’urgence, causant un dégagement de vapeur d’eau. Il n’a posé aucun danger radiologique selon l’exploitant de la centrale, Axpo Power SA, mais a été suffisant pour raviver l’anxiété des riverains.

Le vrai danger est ailleurs

Néanmoins, s’arrêter à la seule liste de ces incidents pour juger si Beznau est sûre ou non serait une erreur, il est impossible d’en juger seulement avec ce critère. Lorsqu’il est question de sûreté nucléaire, le facteur principal à prendre en considération est l’état des barrières physiques de confinement, particulièrement celui des composants dits non remplaçables.

Le plus critique étant la cuve du réacteur, l’immense cylindre d’acier qui contient les réactions nucléaires dans la centrale. Bombardée en permanence par un flux de neutrons rapides, la structure du métal qui la compose change au fil des décennies : l’acier devient plus dur, mais aussi plus cassant. Une fragilisation qui est bien évidemment surveillée, mais irréversible.

Après plus de 50 ans d’irradiation, les deux cuves de Beznau ne sont plus dans le même état que lors de leur mise en service : elles s’usent, irrémédiablement. En cas d’incident, un choc thermique ou mécanique pourrait dépasser la capacité de résistance de l’acier fragilisé, et leur intégrité structurelle ne serait plus garantie.

Après l’incident de Fukushima en 2011, qui a ébranlé la planète entière, des manifestations ont éclaté en Suisse (fait trop rare pour ne pas le mentionner), regroupant jusqu’à 20 000 personnes qui réclamaient le démantèlement de la centrale. En 2014, des militants de Greenpeace s’y sont introduits illégalement pour mener une opération coup de poing visant à remettre en question la sûreté du site.

Le réacteur 1 de la centrale devrait être mis à l’arrêt en 2032, et le n° 2 en 2033 : Beznau aura donc fonctionné pendant 64 ans, un record de longévité inégalé dans l’histoire du nucléaire civil. La Suisse souhaitant décarboner quasiment toute sa production d’énergie d’ici 2050 les 6 TWh qu’elle génère annuellement seront remplacés par de l’énergie solaire et éolienne. Une production, par nature, intermittente, qui sera compensée par l’hydroélectricité, qui stockera et restituera l’énergie selon les besoins du pays. Il est assez remarquable de se dire que Beznau aura, dans sa longue existence, produit de l’électricité plus longtemps que la plupart des centrales n’ont été conçues pour exister. Une véritable doyenne, qui fera le bonheur de ses opposants lorsqu’elle tirera sa révérence !

  • La centrale de Beznau, mise en service en 1972, est la plus vieille centrale nucléaire encore en activité au monde, malgré près de 100 incidents signalés.
  • La réglementation suisse permet de maintenir la centrale en service tant qu’elle répond aux exigences de sûreté, soulevant des préoccupations parmi les riverains et écologistes.
  • Elle devrait être arrêtée en 2032 et 2033, ayant fonctionné pendant 64 ans, tandis que la Suisse vise une transition vers des énergies renouvelables d’ici 2050.

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