Le Sahara serait presque un endroit accueillant à côté de celui d’Atacama, situé au nord du Chili. Désert non polaire le plus aride de la planète, il s’étend sur plus de 100 000 km2 et certaines de ses zones n’ont jamais reçu une seule goutte de pluie. Son sol rocheux et craquelé est saturé de sulfates, de chlorures, et de nitrates, des sels qui asphyxient toute forme de vie ordinaire. Le jour, le Soleil plombe ses plaines au couvert végétal éparse et les températures peuvent grimper jusqu’à 40 °C ; la nuit, elles chutent régulièrement dans le négatif pour atteindre parfois les – 10 °C, puisqu’il n’y aucune humidité pour retenir la chaleur.
Un endroit d’une beauté sidérante, mais tellement inhospitalier que la NASA y teste ses rovers avant de les envoyer sur Mars tant les conditions sont comparables. En surface, quelques espèces végétales têtues subsistent dans les oasis de brouillard et sur ses vallées côtières les vertébrés qui l’habitent se comptent sur les doigts d’une main. En revanche, en son cœur, aucune espèce animale n’est capable de survivre.
C’était le consensus accepté par la communauté scientifique jusqu’à très récemment, mais une étude conduite par l’Université de Cologne, parue le 9 janvier 2026 dans la revue Nature Communications, a révélé que les zones centrales du désert n’étaient pas totalement dénuées de vie. Ses auteurs y ont découvert des communautés très variées d’animaux extrêmophiles : des nématodes, de microscopiques vers ronds qui prospèrent là où même certaines bactéries parviennent à peine à subsister.
Le désert d’Atacama : un enfer ver-doyant
Les nématodes (Nematoda) forment l’un des embranchements les plus répandus du monde ; on en dénombre des milliers d’espèces et on estime qu’ils représentent 80 % de tous les animaux, en nombre d’individus. Ils seraient 4,4*1020 à vivre uniquement dans les sols de surface de notre planète, soit 60 milliards de nématodes pour chaque être humain.
Champions de l’adaptation, on les retrouve partout : la terre, le sable, les abysses, les glaces de l’Antarctique, les sources chaudes, dans les animaux (pour les espèces parasites) et même à plusieurs kilomètres sous la croûte terrestre. Leur présence dans le désert d’Atacama était connue, mais on ignorait à quel point ils l’avaient colonisé pour former des populations entières. Seules quelques espèces isolées avaient été observées par le passé, cachées près des côtes et loin des plaines centrales.
L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude, dirigée par Philipp Schiffer, zoologiste à l’Institut de zoologie de l’université de Cologne, a envoyé ce postulat au tapis. En prélevant des échantillons de sol d’environ 500 grammes depuis six sites représentatifs des niches écologiques d’Atacama (systèmes dunaires, montagnes de haute altitude, lacs salins, vallées fluviales et oasis de brouillard), les chercheurs ont pu dresser un inventaire complet de la faune souterraine du désert.
Au total, ils ont retrouvé pas moins de 21 familles et 36 genres de nématodes, soit une diversité comparable, toutes proportions gardées, à celle qu’on attendrait d’un écosystème tropical. Une richesse taxonomique stupéfiante, d’autant plus remarquable que ces organismes forment des communautés pérennes, réparties selon des gradients de pluviométrie et d’altitude comme dans n’importe quel autre milieu fertile.

La reproduction sans mâles, une adaptation évolutive imparable dans un désert sans pitié
Certains de ces nématodes ont un autre tour dans leur sac : ils se reproduisent sans partenaire, par parthénogenèse géographique, un mode de reproduction rare, comme la gynogenèse. La reproduction sexuée est la plus répandue dans le règne animal, mais elle est très coûteuse d’un point de vue évolutif : elle suppose de trouver un congénère, de s’accoupler avec lui afin de donner naissance à un nouvel organisme, qui portera la moitié du patrimoine génétique de chacun de ses parents.
Dans des environnements hospitaliers, ce coût est largement compensé, puisqu’elle induit un brassage génétique qui permet aux espèces d’être plus résilientes aux changements et aux agressions extérieures.
Toutefois, dans les zones de haute altitude du désert, les densités de population sont si faibles qu’un individu peut passer l’intégralité de son existence sans jamais croiser un congénère mâle. La sélection naturelle a donc favorisé l’apparition d’espèces parthénogénétiques, dont les femelles pondent des œufs qui n’attendent pas de spermatozoïde pour se développer, comme c’est le cas dans la reproduction sexuée.
Les œufs d’une espèce sexuée sont dits haploïdes : ils ne contiennent que la moitié des chromosomes nécessaires à la vie et attendent passivement d’être fécondé. Ceux des espèces parthénogénétiques, à l’inverse, sont diploïdes : dès leur formation, ils embarquent d’emblée les deux copies des chromosomes nécessaires au développement d’un individu viable et déclenchent seuls leur division cellulaire, sans fécondation. La descendance qui en résulte est génétiquement quasi identique à sa mère, née sans père.
Une femelle peut donc, entièrement seule, fonder toute une lignée sans jamais avoir à croiser un mâle. Un mode de reproduction qui a toutefois ses limites, puisqu’une population de clones, est par définition, moins résiliente face à une menace nouvelle que ne le serait une population génétiquement diverse. Mais dans un environnement comme le désert de l’Atacama, la principale menace étant l’isolement et non un agent pathogène ou des prédateurs, cette limite est secondaire.
Dès lors, l’autonomie reproductive vaut bien plus que la diversité génétique, une tendance confirmée par les observations de terrain des chercheurs. Les espèces de nématodes évoluant dans les zones les plus hostiles du désert sont celles qui comptent la plus forte proportion d’individus parthénogénétiques.
Autre fait notable relevé par les chercheurs : sur plusieurs des sites de prélèvements, ils ont constaté un appauvrissement des réseaux trophiques souterrains. Des chaînes alimentaires incomplètes et fragilisées par la disparition de certains organismes régulateurs dont le rôle est pourtant fondamental. Dans un sol en bonne santé, les nématodes occupent plusieurs niveaux trophiques : certains consomment des bactéries et régulent leurs populations, d’autres s’attaquent aux champignons, d’autres encore sont prédateurs de leurs propres congénères ; ils forment ensemble un maillage d’interactions qui assure le recyclage de la matière organique et maintient l’équilibre entier de l’écosystème. Quand ce maillage perd de ses fils, le sol est plus vulnérable aux changements et aux perturbations. « Face à l’augmentation mondiale de l’aridité, ces résultats deviennent de plus en plus pertinents », conclut Schiffer. Le réchauffement climatique forçant déjà les zones arides de notre planète à empiéter sur les territoires fertiles, les sols qui ressembleront demain à ceux de l’Atacama seront de plus en plus nombreux et ces nématodes sont peut-être notre meilleur modèle pour comprendre ce qui les attend à l’avenir.
- Des chercheurs de l’université de Cologne ont découvert des communautés de nématodes dans le désert d’Atacama, défiant les croyances sur la vie dans cet environnement extrême.
- Ces nématodes, qui se reproduisent par parthénogenèse, montrent une diversité taxonomique comparable à celle des écosystèmes tropicaux.
- Cette étude souligne l’importance de ces organismes dans l’équilibre des sols arides face aux défis du changement climatique.
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