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Canicule : n’écoutez pas les influenceurs running, ils sont dangereux (Edito)

Sur Instagram, TikTok ou encore Youtube, la grande majorité des comptes running surfent sur la canicule en donnant des conseils de course par forte chaleur. Pendant ce temps, des gens meurent en courant.

Jeudi 18 juin 2026, 11 heures. Des témoins découvrent un homme de 30 ans inconscient sur la piste d’athlétisme du stade Raoul-Dautry à Ermont, dans le Val-d’Oise. Six personnes entament alors un massage cardiaque. Un médecin et une infirmière, venus de la clinique voisine, les rejoignent. Le SMUR arrive et constate le décès.

Ces histoires de sportifs perdant la vie à cause de leur pratique se sont multipliées ces dernières semaines. Fin mai, lors du premier épisode caniculaire de l’année, un homme d’une cinquantaine d’années est mort pendant un 10 km dans le 20e arrondissement de Paris. À Chassieu (Rhône), une femme de 28 ans a perdu la vie d’une hyperthermie corporelle due à l’effort. À Maisons-Alfort, seize coureurs ont été hospitalisés en urgence absolue.

« La pratique sportive par fortes chaleurs nécessite une vigilance absolue. » réagissait alors la Ministre des Sports. C’était fin mai.

Aujourd’hui, 49 départements sont placés en vigilance rouge canicule. Météo-France évoque un « épisode caniculaire exceptionnel à l’échelle du pays, d’un niveau de sévérité pouvant se rapprocher de celui d’août 2003 ». À l’époque, le gouvernement dénombrait 15 000 décès en France en trois semaines.

La canicule, usine à contenus

Espagne Abris Climatiques Canicule
© Quality Stock Arts / Shutterstock

Sur les réseaux sociaux, on ne s’émeut que très peu de ces vies perdues. Pour les influenceurs, la canicule est surtout une tendance. Forcément, les comptes running (comme d’autres niches) se sont jetés sur l’occasion pour produire des contenus en lien avec cette actualité.

On ne peut pas vraiment leur en vouloir, un influenceur running existe parce qu’il publie régulièrement sur le running. Son audience s’est construite sur cette régularité et l’’algorithme la récompense.

Il n’est donc pas question de les blâmer pour cette démarche, les médias se jetant aussi dans l’arène. En revanche, informer ne s’invente pas. Journaliste est un métier qui s’apprend (à l’école et sur le terrain) et qui est encadré par des règles, notamment la vérification de l’information ou l’intervention d’experts dans un domaine précis.

Les influenceurs ne sont pas soumis à cette même déontologie, ce qui laisse parfois place à des dérives. En cette période de canicule, tous les conseils d’influenceurs ne se valent donc pas.

Problème : les algorithmes récompensent ce qui suscite le plus d’émotion, pas l’exactitude des faits. Ainsi, les contenus d’influenceurs running prodiguant des “conseils de course pendant la canicule” pullulent sur les réseaux sociaux. Pourtant, les scientifiques, organismes officiels et médecins assurent qu’en plein pic, la pratique du sport est à éviter le plus possible.

Que disent les influenceurs running ?

Safe Pace est un podcast sur les sports d’endurance présenté par Hugo Clément, journaliste à France 5. Il cumule 2 millions d’abonnés sur son Instagram principal et 108 000 sur le compte @safepacemedia. Une telle notoriété implique une certaine prudence sur les sujets de sociétés aussi sensibles.

Pourtant, l’éditeur de Safe Pace a publié un épisode dont la question centrale était : « Les épisodes de fortes chaleurs se multiplient. Mais la chaleur est-elle forcément synonyme de contre-performance ? Et peut-elle finalement devenir un outil pour progresser ? ».

Safe Pace traite le sujet en compagnie d’un scientifique et d’un trailer. Le contenu du podcast est plutôt intéressant pour tout pratiquant régulier de la course. Surtout, il s’articule autour de la chaleur et non de la canicule. Une nuance importante puisque, dans le premier cas, courir est possible en s’adaptant, alors que dans le second, cette activité est prohibée.

Hélas, la publication du podcast et des extraits sur la chaleur coïncident avec l’épisode de canicule. La distinction entre chaleur et canicule est aussi plutôt trouble, ce qui peut conduire le grand public à une fausse interprétation. D’ailleurs, le titre “Chaleur : la méthode ultime pour progresser ?” peut déjà induire en erreur.

Pour preuve, le 19 juin 2026, au moment où les départements passaient en orange (avant une alerte rouge trois jours plus tard), PurePeople publiait un article intitulé « Canicule : il est possible de continuer à pratiquer la course à pied », en s’appuyant sur des données de @safepacemedia, post Instagram du compte à l’appui. En soi, les données sont exactes mais elles omettent encore de faire le distingo entre forte chaleur et canicule.

U-Trail, principal site de référence trail en France, publiait de son côté pendant la vigilance rouge un guide des « meilleurs gadgets pour courir par très forte chaleur ». RunMotion, Dans la Tête d’un Coureur, i-Run… tous ont sorti un guide « comment courir en canicule » dans les jours précédant ou suivant l’annonce de la vigilance rouge.

Tous ces contenus supposent que la question est « comment courir malgré la chaleur ? », plutôt que « faut-il courir ?». Et c’est bien cette hypothèse qui pose problème.

Que disent les autorités sanitaires ?

C’est assez rare pour le souligner, les autorités sont claires sur le sujet depuis que les épisodes de canicule existent : il faut éviter le sport en période de canicule.

Santé publique France recommande de « limiter au maximum les activités physiques, même quand on est entraîné et en bonne santé » et de « privilégier les activités sportives douces ». Le ministère des Sports a formellement appelé l’ensemble des organisateurs d’événements sportifs, des fédérations, des clubs et des encadrants à « faire preuve de la plus grande vigilance afin de garantir la sécurité des pratiquants ».

Car au-delà de 35-36°C, l’air ambiant réchauffe le corps plutôt que de le refroidir. Toute activité physique intense en extérieur devient alors médicalement déconseillée. En vigilance canicule rouge, tout effort intense en extérieur est à éviter. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le thermomètre indique 42°C. Si l’on suit les recommandations des autorités sanitaires, le sport est donc formellement déconseillé en période de canicule, à toute heure de la journée.

Les seules conditions où faire du sport reste possible pendant une canicule

La règle générale en vigilance rouge est de ne pas faire d’effort physique en extérieur, quelles que soient vos précautions.

La seule solution viable pour continuer à courir est donc de le faire sur tapis dans une salle de sport climatisée, sous certaines conditions.

Le ministère des Sports et plusieurs préfectures mentionnent explicitement les « espaces climatisés » comme option valable. Ces espaces doivent réunir plusieurs conditions :

  • La salle doit être réellement climatisée (air conditionné actif, idéalement entre 18 et 22°C), un ventilateur ne suffit pas
  • L’intensité de l’activité doit rester modérée : yoga, pilates, renforcement musculaire léger, vélo d’appartement, course sur tapis de course à allure modérée. On évite donc les HIIT, entraînements hybrides (HYROX, Crossfit). La nage est aussi encouragée mais toujours avec un effort modéré. En bassin extérieur, l’entraînement n’est pas recommandé.
  • Hydratation renforcée avant, pendant et après la séance, même sans sensation de soif.
  • Attention à la sortie de salle : passer de 20°C en salle à 42°C dehors présente un risque de choc thermique. Privilégiez donc les coins d’ombre.

Que disent les médecins ?

Admettons que les autorités sanitaires pèchent par excès de prudence. Ce n’est absolument pas le cas, en témoignent les décès évoqués en début d’article, mais supposons-le tout de même pour les besoins de cette démonstration. Qu’en disent les médecins ?

Le Dr Jimmy Mohamed, médecin généraliste et chroniqueur santé sur RTL et France 5, a été sans équivoque lors d’une précédente canicule :

Si vous courez alors qu’il fait 35 degrés dehors, que vous n’avez pas l’habitude de faire des efforts prolongés, que vous n’avez pas l’habitude d’être exposé à une chaleur aussi importante, vous risquez tout simplement un coup de chaleur. N’allez pas courir lorsqu’il fait très chaud. D’autant plus que la qualité de l’air est souvent dégradée — il y a de la pollution, beaucoup d’allergènes — et donc vous allez être mal, et au pire atterrir à l’hôpital pour un méga coup de chaleur.

Ce mois-ci, il renouvelait ses avertissements. Et de rappeler que le corps humain a besoin d’une à deux semaines pour s’adapter à une chaleur intense. Il lui est donc impossible de gérer l’urgence d’un épisode caniculaire.

Ces recommandations sont appuyées par la médecine du sport : le coup de chaleur à l’exercice est une urgence médicale absolue qui peut entraîner le décès si elle n’est pas prise en charge correctement. Pour certaines personnes, il se déclenche subitement, sans signes avant-coureurs.

Le Pr Pierre Asfar, médecin réanimateur au CHU d’Angers, rappelle que des coups de chaleur peuvent survenir dès 25°C en cas d’humidité élevée et d’absence de vent. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le thermomètre indique 42°C (nous l’avons déjà écrit ?).

Le melon, un fruit d’été

Évidemment, tous ces conseils d’experts ne sauraient toucher nos chers influenceurs running, taillés dans le même matériau que Superman. À l’approche de l’été, leur tête semble s’être transformée en l’un des fruits de saison les plus appréciés des Français, j’ai nommé, le melon.

Pour apporter leur pierre à l’édifice (personne ne leur a demandé), ils assurent que « si vous êtes entraîné, vous pouvez courir en adaptant ». Et d’apporter leur propre expérience pour exemple. S’ils courent et sont toujours en pleine forme, c’est bien la preuve formelle que les conseils des médecins ne s’appliquent pas à leur caractère divin.

Dommage, comme Hercule, les demi-dieux du running restent mortels. Aussi, la médecine du sport contredit formellement leurs propos. Pire, elle explique qu’ils sont les plus à même de connaître un destin funèbre, car moins prudents (ou trop confiants, c’est selon).

Le Dr Guillaume Gerbaud, médecin du sport à la clinique Chénieux de Limoges explique à France 3 Régions que les sujets très entraînés sont globalement moins à risque de base grâce à leur acclimatation. Mais « ce sont eux qui font le plus de coups de chaleur parce que comme on se sent bien, on peut justement aller plus loin dans l’effort et ne pas savoir où est sa limite. »

Le Haut Conseil de la Santé Publique le confirme : les sportifs entraînés « peuvent en être victimes, car ils sont susceptibles d’outrepasser leurs capacités, notamment lors d’une compétition. »

L’entraînement ne vous protège donc pas de la canicule, il crée une confiance en soi qui vous pousse à aller trop loin.

Le monde n’est pas fait de personnes qui courent le 10 km en 30 minutes

Ces influenceurs ont aussi tendance à oublier que la majorité de leurs abonnés ne sont pas des athlètes de leur niveau.

Les 200 000 followers d’un compte running n’est pas constitué de 200 000 coureurs en prépa’ marathon. L’essentiel de l’audience est composée de joggers du dimanche, de personnes en reprise après une blessure, de coureurs occasionnels (à raison d’une fois par semaine par exemple). Ces profils regardent ces comptes pour « se motiver ». Cette audience-là est donc complètement différente d’un coureur bien entraîné, avec un programme, qui connaît les signaux d’alerte de son corps.

Par ailleurs, pour ce public, ne pas courir trois ou quatre jours de canicule n’a aucune incidence prouvée sur la condition physique. D’ailleurs, les coureurs en préparation d’une compétition peuvent aussi se passer de quelques jours de course. Selon les médecins du sport, une semaine de repos n’altère ni la VO2max ni la capacité cardiovasculaire d’un sportif amateur (même s’il s’entraîne pour une compet’).

En revanche, une seule sortie par 42°C peut tuer. Le ratio bénéfice/risque est pour le moins évident. Enfin, visiblement pas pour tout le monde…

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