Il existe, dans certaines sphères technoscientifiques contemporaines, une perception assez particulière de la mort. Elle n’est plus catégorisée comme une fatalité biologique, mais comme une limite contingente, une frontière, que la médecine pourrait, un jour, franchir. La cryogénisation est certainement l’expression la plus confiante de ce changement du rapport que nous entretenons avec la finitude. Elle prétend suspendre les processus de décomposition du corps humain, dans l’attente hypothétique d’une « résurrection médicale ».
Depuis les années 1970, plusieurs centaines d’Américains ont choisi de faire conserver leur corps ou leur cerveau dans de l’azote liquide, misant sur les progrès futurs des biotechnologies pour réparer leurs tissus détruits. Leur objectif étant de (peut-être) un jour, restaurer leur conscience. Cette pratique est très marginale et reste principalement développée, à ce jour, aux États-Unis ; mais n’est-elle pas, pour autant, le signe d’une mutation anthropologique ? Celui du refus de la mort comme horizon indépassable, symptôme d’une société qui refuse toute forme d’irréversibilité, y compris celle de la disparition la plus naturelle qui soit ? Que préserve vraiment la cryogénisation et sous quelles conditions pourrait-elle être autre chose qu’une maladroite entreprise spéculative ?
Préserver le corps ou préserver la vie ?
Lorsqu’on parle de cryogénisation, il peut immédiatement nous venir en tête l’idée qu’on congèlerait un corps comme on le ferait avec des aliments surgelés, mais ce n’est pas le cas. Une telle manipulation provoquerait la formation de cristaux de glace dans le corps et provoquerait des lésions irréversibles. Notre organisme étant composé de 60 % d’eau, si l’on procédait de cette manière, l’ensemble de ses cellules éclaterait comme des poches d’eau gelée, détruisant cerveau, organes, tissus et toutes les structures nerveuses. C’est pourquoi on parle plutôt de vitrification.
Dans la pratique, ce protocole est extrêmement exigeant. Il commence quelques minutes seulement après le décès légal. Le corps est immergé dans un bain de glace pour abaisser rapidement sa température, pendant que la circulation sanguine est maintenue artificiellement. Ce maintien temporaire vise à éviter l’anoxie cérébrale (la mort neuronale par manque d’oxygène) dans les instants qui suivent l’arrêt cardiaque.
Une fois stabilisé, l’organisme est perfusé avec une solution cryoprotectrice, un liquide visqueux qui remplace le sang et empêche la formation de glace. Ce substitut agit comme un antigel cellulaire, destiné à préserver l’intégrité des organes, en particulier celle du cerveau.
Ensuite, on abaisse encore la température du corps, une première fois à -125 °C, un seuil thermique où les molécules d’eau cessent d’être mobiles (vitrification), puis jusqu’à -196 °C. À cette température, l’azote liquide est en ébullition, ce qui permet de maintenir le corps figé dans une cuve scellée, sans qu’aucune activité biologique ne reprenne.
Cependant, préserver la structure physique d’un cerveau ne signifie pas qu’on en préserve les fonctions. Le tissu cérébral est l’un des plus complexes et des plus fragiles du corps humain. Il est constitué de milliards de neurones reliés entre eux par des synapses, dont l’organisation conditionne, en partie, l’émergence de la mémoire, de l’identité et de la conscience.
Le choc thermique induit par le refroidissement soudain peut quand même provoquer des microfractures et les liquides cryoprotecteurs, à haute dose, sont très toxiques. Lorsqu’on les perfuse dans le corps, ils ne se diffusent pas nécessairement de manière homogène et peuvent ne pas atteindre certaines zones, notamment celles situées les plus profondément dans le cerveau.
Ainsi, même une cryogénisation considérée comme « réussie », ne garantit en rien que les circuits synaptiques essentiels à la pensée ou à l’expérience subjective soient encore intacts. Le cerveau pourrait n’être plus qu’un volume préservé, mais éteint, d’un point de vue fonctionnel ; une coquille vide, au sens strict du terme.
Sous le prisme de nos connaissances actuelles, la cryogénisation ne permet donc pas de sauver une personne, mais uniquement la matière qui la compose. Un corps figé au seuil de la décomposition, sans que l’on sache si l’organisme baignant dans l’azote ne « contient » encore quelqu’un. Pourtant, nombreux sont ceux qui croient l’inverse.
L’industrie du sursis biologique
Comme expliqué plus haut, cette technologie est principalement portée par quelques structures privées, la plupart situées aux États-Unis. En Europe, seule une entreprise allemande offre ce service (Tomorrow Bio), et une autre en Russie (KrioRus). Elles sont deux à dominer ce micro-secteur outre-Atlantique : Alcor Life Extension Foundation, en Arizona, et le Cryonics Institute (CI), dans le Michigan. Toutes deux se présentent comme des organisations à but non lucratif, un statut qui leur confère des avantages fiscaux, sans les contraindre à une transparence réelle sur leurs pratiques.
Chez Alcor, il faut compter environ 200 000 dollars pour cryogéniser un corps entier, et 80 000 dollars pour ne conserver que le cerveau, comme l’a fait Kim Suozzi, étudiante en neuroscience décédée en 2013 d’un cancer du cerveau. Incapable de financer seule l’opération, elle avait lancé un appel aux dons, une campagne qui lui a permis de couvrir les frais. Alcor encourage d’ailleurs ses clients à souscrire une assurance-vie spécifiquement conçue pour financer leur « suspension », dont l’organisme est le seul bénéficiaire.
Selon le site d’Alcor, l’entreprise a déjà cryogénisé 248 patients et elle revendique 53 ans d’expérience dans la cryogénisation. On peut y lire : « Bien que la cryogénisation puisse sembler relever de la science-fiction, elle s’appuie sur la science moderne. La vie peut être suspendue puis relancée si ses structures essentielles sont préservées. » On notera bien l’importance du « si », minuscule mot qui porte à lui seul tout le poids de ce fantasme pseudoscientifique.
En faisant un petit tour sur le site de leur concurrent, le Cryonics Institute, on remarque que son offre est plus accessible sur le papier, mais sa simplicité est trompeuse. Il faut d’abord devenir membre, puis signer un contrat de suspension cryogénique. Le tarif standard est de 28 000 dollars pour les membres à vie, 35 000 pour les membres annuels, et peut grimper à 45 000 dollars pour les cas de dernière minute, acceptés au cas par cas. En apparence, l’entrée dans le programme est donc plus économique que chez Alcor. Mais il y a un loup, un gros loup même.
L’accessibilité des contrats du CI repose presque entièrement sur un montage financier externe : une assurance-vie contractée par le futur « patient », qui doit nommer le Cryonics Institute comme bénéficiaire. La viabilité de leur proposition dépend donc uniquement de la capacité des personnes à souscrire à celle-ci, à anticiper leur décès et à organiser en amont toute la logistique de transport et de coordination des services médicaux. C’est à la personne de tout prévoir, sinon l’accès à leurs services peut être refusé, voire même facturé plus cher.
CI s’appuie d’ailleurs sur les estimations de MET Life, l’un des plus grands assureurs américains, pour insister sur l’accessibilité apparente de cette option : selon leurs chiffres, un individu de 30 ans en bonne santé peut obtenir une couverture de 250 000 dollars pour environ 16 dollars par mois, soit à peine 4 dollars par semaine. Une manière de présenter la cryogénisation comme un investissement normal, à condition d’être jeune, prévoyant, solvable… et déjà convaincu. On comprend dès lors que le vrai business de ces deux entreprises n’est pas la biotechnologie, mais la peur d’affronter la mort et l’espoir d’y échapper.
En l’état, la cryogénisation ne peut se revendiquer comme une discipline scientifique ou un traitement. C’est avant tout une fiction médicale, dans laquelle les personnes qui y croient tiennent le rôle principal, et la technologie du futur campe le Deus ex machina qui n’arrivera jamais. Une démarche qui tient de la croyance et de la foi presque religieuse dans l’idée que la médecine, les neurosciences ou l’intelligence artificielle, finiront, tôt ou tard, par se liguer pour réparer ce qui est déjà biologiquement détruit. Un jour, peut-être, si tout se passe bien et que les lois de la thermodynamique cessent d’exister.
- La cryogénisation ne consiste pas à congeler un corps mais à le vitrifier pour ralentir sa décomposition ; en théorie, cela préserverait les tissus, mais pas nécessairement les fonctions du cerveau.
- Les entreprises comme Alcor ou Cryonics Institute vendent une suspension post-mortem très coûteuse, financée par assurance-vie, sans aucune garantie scientifique de réversibilité.
- Un dispositif qui repose davantage sur une croyance technologique et un espoir d’immortalité que sur des bases médicales solides.
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