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“De la corruption pure et simple” ? : plongée dans les manigances crypto de Donald Trump

Le président américain multiplie les initiatives et fonde un véritable empire familial dans ce secteur.

Le virage crypto de Donald Trump est de plus en plus spectaculaire. Son groupe médiatique, Trump Media & Technology Group, s’apprête en effet à lever 2,5 milliards de dollars pour constituer une réserve de bitcoins personnelle. Un peu plus tôt, le républicain a convié à un dîner privé les 220 plus gros détenteurs de son jeton $Trump, dont certains ont déboursé des millions pour obtenir leur invitation.

Cette proximité inédite entre pouvoir exécutif, investisseurs anonymes et capitaux étrangers alimente les soupçons de corruption et de conflits d’intérêts potentiels, alors que l’accès au président semble désormais monnayable au plus offrant.

Pour y voir plus clair à ce sujet, nous avons décidé d’interroger Christophe, aussi connu sous le pseudo Politicoboy. Il est ingénieur, journaliste indépendant, et anime “Fake Tech“, une newsletter techno-critique sur Substack. Il suit également de près la politique US et a publié le livre Illusions perdues de l’Amérique démocrate (Vendémiaire, 2021).

Presse-citron : Dans un premier temps, Donald Trump semblait s’opposer à l’industrie des cryptomonnaies, pour quelles raisons ?

En effet, lors de son premier mandat, Donald Trump avait manifesté une hostilité évidente à l’égard des cryptomonnaies. D’abord parce que c’est un fervent défenseur du règne du dollar comme monnaie de référence et qu’il n’appréciait pas les discours de la communauté pro-crypto sur l’ambition de la supplanter.

Ensuite, pour le rôle joué par les cryptos pour faciliter les activités illégales. L’utilisation de ces dernières pour contourner les sanctions américaines a également pu entrer en ligne de compte. Enfin, par conviction, il qualifiait alors les cryptoactifs comme « ne reposant sur aucune valeur » et critiquait l’aspect « arnaque » en forme de pyramide de Ponzi.

Presse-citron : Il veut désormais apparaître comme le « président crypto ». Comment peut-on expliquer ce changement de position ?

La manière la plus conciliante d’expliquer ce revirement soudain est d’estimer que Trump a été approché par des acteurs de la crypto qui lui ont expliqué les avantages de cette technologie et de ce type d’actifs, en parvenant à le convaincre du fait que les bénéfices surpassaient les inconvénients.

Une manière plus critique de voir les choses est d’observer plusieurs faits établis. D’abord, les influenceurs pro-cryptos et ses promoteurs sont souvent liés à l’extrême droite américaine, idéologiquement ou opportunément selon les cas, ce qui se reflète sur les partisans de Trump. Or, ce dernier a toujours été doué pour sentir où se situait son électorat.

Il y a donc probablement un opportunisme politique qui consiste d’une part à se rallier à l’opinion de ses électeurs investisseurs, d’autre part à chercher à séduire de nouveaux votants parmi les Américains qui possèdent des cryptoactifs. C’est d’autant plus évident que le profil typique d’un boursicoteur en cryptomonnaie (masculin, célibataire, classe moyenne, politiquement peu engagé) recoupe bien celui d’un soutien potentiel de Donald Trump.

Il y a également les intérêts financiers. D’abord, l’industrie des cryptomonnaies était le premier contributeur aux financements de campagne électorale aux États-Unis en 2024. Et Trump en aussi bénéficié. Il s’est aussi appuyé sur le soutien actif de nombreuses figures de la Silicon Valley impliqués dans ce secteur (David Sachs, Marc Andreessen, …). Il y a donc un retour d’ascenseur évident, qui n’est pas exclusif à ce dernier (des élus démocrates et républicains aussi tentent de s’attirer les faveurs du lobby pro-crypto).

Enfin, il semble avoir réalisé qu’il pouvait utiliser les cryptos pour s’enrichir personnellement. Il s’agit du véhicule parfait : non régulé, opaque et marqué par un effet de communauté qui permet des synergies avec le « culte » pro-Trump des sphères militantes du mouvement MAGA.

Presse-citron : Depuis son retour à la Maison-Blanche, quelles sont les grandes orientations de sa politique en matière de cryptomonnaies ?

Il mène une politique favorable à cette industrie sur au moins trois fronts. Le premier, c’est la légalisation effective de toutes les pratiques frauduleuses. La SEC (Gendarme de la bourse américaine Ndlr) a abandonné ou classé une dizaine d’enquêtes et de procédures judiciaires entamées contre des acteurs majeurs de ce marché, suspectés de blanchiment d’argent et/ou fraude financière.

Son administration a supprimé les moyens du Consumer Financial Protection Bureau, une agence chargée de défendre les consommateurs contre les abus et fraudes du secteur financier. La section du FBI chargée de lutter contre les crimes financiers liés aux cryptos a été purement et simplement démantelée et, dans une directive remarquable, la Maison-Blanche a demandé au ministère de la Justice de cesser d’engager des poursuites contre les acteurs du secteur s’il n’avait pas la preuve d’une volonté et conscience de violer la loi. Dans le même temps, le président a ordonné au département chargé des crimes financiers de “ne plus instruire de procédures visant le secteur des cryptoactifs”.

Il a aussi gracié les 4 principaux dirigeants de l’entreprise BitMEX, une plateforme de trading, condamnée à de la prison ferme pour blanchiment d’argent. Tout cela envoie un signal fort à l’industrie qui pourrait se résumer à « si vous violez la loi, on ne vous poursuivra pas en justice pour des crimes et délits liés aux cryptos ».

Le second front, c’est celui du soutien actif aux cryptos via la constitution d’une réserve fédérale, qui pourrait à terme acheter des bitcoins et autres actifs avec l’argent du contribuable. La volonté clairement affichée est de soutenir les cours.

Enfin, Trump légifère pour permettre une adoption massive de ces produits. Des décrets ont été pris pour autoriser gouvernement fédéral à verser des prestations sociales en crypto. Et le Congrès, à la demande de Trump, légifère pour assouplir les régulations. La première grande loi de ce type, baptisée GENIUS act, vise à légitimer l’usage des stablecoins. Ce qui pourrait permettre au gouvernement américain d’y avoir recours pour certains paiements.

Presse-citron : Il a aussi lancé son propre jeton, pourriez-vous exposer brièvement les événements qui ont suivi cette initiative, tant dans les heures que dans les jours qui ont suivi ?

Oui, il avait déjà expérimenté la blockchain en 2021 en proposant une collection de cartes virtuelles à son effigie, sous la forme de NFT (Non fungible token). Mais sa famille est passée à la vitesse supérieure au début de son second mandat en lançant deux memecoins reposant sur son image et celle de son épouse (le $TRUMP et le $MELANIA).

Il s’agit de cryptoactifs purement spéculatifs. Le cours s’est envolé dans les premières heures pour passer de 18 centimes à 75 dollars le jeton (pour le $TRUMP), avant de s’effondrer dans les jours qui ont suivi lorsque les initiés ont pris leurs bénéfices. Le cours s’est stabilisé autour de 7 dollars.

L’écrasante majorité des investisseurs sont perdants, mais Trump et sa famille ont gagné plus de 350 millions de dollars via la vente de jetons et les frais de commissions. Depuis, le $TRUMP a repris de la valeur suite à des achats importants issus de l’étranger, et grâce au président, qui a organisé un dîner de gala privé où étaient invités les 220 plus gros détenteurs de sa crypto, une opération dénoncée comme de la corruption pure et simple…

Au-delà de cette initiative, la famille Trump a également lancé un stablecoin fin mars (le USD1). 500 millions de dollars ont été investis dans cet actif par des acteurs essentiellement étrangers. Abu Dhabi a annoncé utiliser cet actif pour financer son investissement de 2 milliards de dollars dans le courtier Binance. Ce qui va générer d’importantes commissions. Plus généralement cela pose une fois de plus la question de la corruption.

Enfin, le clan présidentiel est en passe d’investir dans le minage de cryptomonnaie via l’acquisition d’une société spécialisée dans cette activité. Et il serait question du lancement d’un jeu vidéo utilisant des cryptos. On assiste donc à la constitution d’un véritable empire familial dans ce secteur.

Presse-citron : Ces deux initiatives soulèvent de nombreuses interrogations : par exemple, une personne animée de mauvaises intentions ou des puissances étrangères pourraient-elles, par ce biais, acheter l’attention du président ?

Oui, à chaque fois qu’une personne acquiert du $TRUMP, le cours augmente. Si Trump revend ses propres jetons, il gagne davantage d’argent. Mais la hausse de valeur peut aussi convaincre d’autres investisseurs d’acheter, ce qui produit des frais de transactions rémunérant le clan familial et continue d’entretenir la pyramide de Ponzi en favorisant la hausse du cours.

Concernant le stablecoin c’est un peu différent puisque le cours est indexé sur le dollar. Ici, les bénéfices de sa société proviennent majoritairement des commissions. Mais une fois de plus, chaque achat de USD1 contribue à augmenter le rayonnement de ce stablecoin et donc attire davantage d’acheteurs.

Presse-citron : Face à ces dérives potentielles, quelles sont les réactions observées aux États-Unis ? Une enquête du Congrès est-elle envisageable ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les démocrates soutiennent en grande partie le président sur ce dossier. Ou plus exactement, ils refusent de s’opposer à sa politique. 16 sénateurs démocrates ont voté en faveur du Genius Act qui légalise les opérations de corruption de Trump et vise à encourager l’adoption de masse des stablecoins.

Le texte avait besoin du vote de 9 sénateurs démocrates au moins pour passer au Sénat. C’est une faute politique majeure qui s’explique avant tout par le fait que le lobby des cryptos a aussi acheté une partie des élus démocrates, en finançant leurs campagnes électorales (ce qui est légal aux États-Unis).

Pour le reste, les démocrates ont signé des lettres d’indignation adressées à l’autorité des marchés (SEC) et au ministère de la Justice. Ils ont également brandi des menaces en commission. Mais ce sont des actes performatifs. Lorsqu’ils ont eu l’opportunité de bloquer la loi pro-crypto voulue par le président, un gros tiers d’entre eux a voté pour en défendant le texte publiquement. Et la direction du parti n’a pas imposé un blocage, ce qu’elle avait les moyens d’obtenir de la part de la plupart de ces parlementaires. Il y a donc une forme de complicité qui s’explique par un mélange d’inaptitude politique et de la corruption.

N’hésitez pas à aller lire Fake Tech, la newsletter de notre confrère.

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