En 1958, l’armée américaine procède à un essai nucléaire sur l’atoll d’Enewetak, dans les îles Marshall (Océanie). Le cratère laissé par l’explosion ne fut pas rebouché immédiatement ; entre 1977 et 1980, dans le cadre d’une opération de nettoyage menée à la hâte et au rabais, l’armée américaine y déversa les sols contaminés, et les débris irradiés issus de soixante-sept essais nucléaires conduits sur l’atoll depuis 1946. Certains furent parmi les plus puissants jamais réalisés par Washington durant la Guerre froide, dont un dépassant environ 1 000 fois l’intensité de la bombe larguée sur Hiroshima (opération Castle Bravo)
Entre 1977 et 1980, on coiffa ensuite le cratère d’une dalle de béton de 115 mètres de diamètre : le Runit Dome était né, solution provisoire érigée à la hâte pour contenir 120 000 tonnes de déchets radioactifs, dont des quantités ahurissantes de plutonium-239, un radionucléide dont la demi-vie dépasse 24 000 ans. Aujourd’hui, même si le dôme tient encore, la dalle qui le soutient se fissure, et l’eau de mer menace d’emporter, à long terme, tout ce qu’il reste sous cette vieille chape.

Runit Dome : la poubelle nucléaire américaine qui déborde
Précisons d’emblée : le dôme n’est pas « à découvert » au sens où ses entrailles seraient exposées aux vents, mais les inquiétudes portent ailleurs. Dès sa construction, on ne pensa pas à imperméabiliser le cratère qu’il était censé recouvrir, et il repose sur un lit constitué en grande partie de coraux, très poreux, à travers lequel les eaux souterraines s’infiltrent librement depuis 1980. Même sans être fissuré, des échanges hydriques existaient déjà via sa base et des migrations de radionucléides vers le lagon environnant ont été évoquées dans plusieurs études scientifiques.
C’est en 2018 qu’Ivana Nikolic-Hughes, chercheuse à l’université de Columbia, observa des dégradations du Runit Dome et mena des prélèvements de sols sur l’île. Elle y relèva des taux de radiation élevés et la présence de plusieurs radionucléides à l’extérieur du site (sans que leur origine directe puisse être formellement attribuée à une fuite du dôme). Il pourrait s’agir, en effet, d’une fuite ou le signe de l’amateurisme des opérations de nettoyage d’origine, qui avaient aussi consisté à balancer des déchets directement dans le lagon. Les deux explications ne s’excluent pas.
En réalité, le dôme ne constitue pas une urgence dès demain, mais que se passera-t-il en 2100 ou plus tard ? La quasi-totalité de Runit Island, où il a été construit, culmine à deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Selon les projections climatiques, l’ensemble des îles Marshall pourraient voir le niveau de la mer s’élever d’environ un mètre d’ici la fin du siècle.

Le dernier mot du bourreau
En 2024, le Pacific Northwest National Laboratory (PNNL) a publié un rapport commandé par le Congrès américain pour évaluer l’impact du changement climatique sur le Runit Dome. Les chercheurs ont modélisé neuf scénarios : six d’entre eux simulaient des tempêtes de trois intensités différentes, dans les conditions climatiques de 2015 puis de 2090, en supposant que le dôme restait intact ; les trois derniers envisageaient les mêmes tempêtes en 2090, mais cette fois dans l’hypothèse d’une défaillance totale de la structure, libérant une grande partie de son contenu radioactif.
Tous les scénarios reposaient sur les projections climatiques actuelles, qui anticipent une élévation du niveau de la mer de 62 centimètres dans la région d’ici 2090. Soit, pour rappel, près du tiers de la hauteur maximale de Runit Island au-dessus des eaux. Même dans le pire des cas (effondrement toal du dôme, tempête extrême), le rapport estime que l’exposition supplémentaire pour les habitants des îles voisines n’excéderait pas 0,2 mrem par an (unité utilisée pour mesurer l’exposition aux rayonnements ionisants reçue par un être humain sur une année).
Des chiffres, au premier regard, rassurants, puisque un citoyen Américain reçoit en moyenne 310 mrem par an simplement en menant une vie normale. Sauf qu’ils émanent du Department of Energy américain, soit l’institution qui, par le passé, a été responsable des essais nucléaires sur l’atoll.
Cela n’invalide pas pour autant ses conclusions, mais disons que le fait que l’organisme responsable de la pollution soit aussi celui qui définit les normes de sécurité de son propre confinement constitue un biais d’auto-évaluation difficile à ignorer. Surtout en considérant que le rapport ne mesure que ce que le dôme pourrait libérer à l’avenir, sans tenir compte de ce qu’il a relâché depuis 60 ans.
On pourrait arguer que les chiffres du rapport du PNNL sont corrects et que ses conclusions sont défendables ; c’est possible. Mais en aucun cas il ne doit nous faire oublier que les États-Unis ont souillé l’atoll d’Enewetak : les retombées radioactives ont contaminé des populations entières, qui ont été contraintes de quitter leurs îles, devenues inhabitables pour des siècles. Les Marshallais n’ont pas eu voix au chapitre en 1946 quand les bombes sont tombées à leur porte pendant dix ans, et ils n’en ont guère plus aujourd’hui quand il s’agit de décider du seuil de radiation considéré comme « acceptable ». Une grande puissance qui s’auto-évalue, est, par définition, une grande puissance qui se donne toujours raison : une tradition très américaine.
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