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En formatant les séries, Netflix est-il en train de tuer la créativité ?

Alors qu’il a su innover et proposer des séries audacieuses, Netflix a aujourd’hui tendance à uniformiser ses productions pour viser un très large public.

Comme un air de déjà-vu. Les abonnés de Netflix sont parfois assaillis par ce sentiment devant les séries de la plateforme. Et ce n’est clairement pas qu’une impression si l’on en croit les spécialistes du géant du streaming.

C’est en effet bien à dessein que le service a tendance à uniformiser ses productions au niveau scénaristique et photographique. L’idée est bien sûr de fidéliser une audience et de constituer un cocon confortable pour ses abonnés pour les maintenir en éveil. Mais cela ne risque-t-il pas de tuer la créativité ?

Quand Netflix sait se montrer audacieux

Il y a un paradoxe à parler de formatage et de calibrage sur Netflix tant ce dernier a su faire preuve d’originalité à ses débuts. On pense notamment à ces petits bijoux que sont The OA, ou Sense8 des sœurs Wachowski.

Comme l’explique la chercheuse Virginie Martin dans un article publié sur le site The Conversation, Netflix s’est d’abord distingué par l’audace de ses créations originales. De l’écriture soignée de House of Cards en passant par Orange is the new Black qui aborde les questions féministes et de genre, Netflix mise sur des productions maisons de qualité. Très vite, la quantité de productions devient hallucinante : « Entre 2017 et 2018, elles augmentent de 88 % et représentent plus de 5000 programmes. »

La plateforme de streaming a aussi l’intelligence de miser sur des créations régionales qui savent se montrer critiques de l’ordre établi. On pense au récent Squid Game, mais aussi à Leila, la série indienne qui consiste en une dystopie politique sur l’Inde en 2047, et frappe très fort contre le régime de Narendra Modi.

En 2020, Netflix produit ainsi 18 % de ses créations originales en Europe, 12 % en Asie, 5 % en Amérique latine, et 2 % en Océanie. Le service n’est donc pas exclusivement centré sur les États-Unis, même s’il n’oublie pas sa terre d’origine et a construit un grand studio à Albuquerque où la série Stranger Things est tournée.

Formatage en séries sur Netflix

Mais miser sur des productions régionales n’empêche en aucun cas une standardisation des séries selon la volonté de ses dirigeants. C’est justement le point de vue défendu par le producteur de cinéma Romain Blondeau dans son livre Netflix, l’aliénation en série. Selon lui, un point de bascule s’est produit en 2017, suite au succès de la production espagnole La casa de papel.

« Quand cette série espagnole a fait un véritable carton, je pense que ça a validé le modèle qu’il visait, à savoir des séries mises en ligne intégralement et calibrée d’une certaine manière », estime-t-il.

Dès lors, Netflix essaie de ratisser large et devient un média de masse. On assiste ensuite à un formatage de l’écriture et de l’esthétique des productions. D’ailleurs Romain Blondeau rappelle que les créateurs reçoivent un cahier des charges de la part de la plateforme de streaming. Ainsi, les scènes doivent faire avancer le récit.

Il n’y a plus aucune place pour la contemplation ou la réflexion, chaque action ou plan doit avoir un but bien précis. À ce petit jeu, le spectateur n’a même plus le temps de réfléchir sur ce qui est en train de se dérouler et il faut que tout soit limpide et clairement énoncé.

J. D. Connor, professeur associé en études cinématographiques et médiatiques à l’université de Californie est revenu sur cet impératif technique imposé aux réalisateurs. Si on a l’impression que les séries Netflix se ressemblent, c’est tout simplement car la plateforme de streaming leur demande d’utiliser certains types de caméras, et d’adopter une résolution d’image afin de coller à ses attentes.

Selon lui, un autre aspect est à prendre en compte : la rémunération des acteurs. Le modèle traditionnel du cinéma et des séries reposait un pourcentage versé sur les recettes récupérées au box-office, ou via les ventes de DVD. Cet aspect disparaît sur Netflix, et les talents réclament donc des montants importants dès le début. Cela coûte très cher et réduit les budgets de tournage et de post-production.

Cité par Vice, le professeur ajoute : « Avec la pandémie qui nous a frappés, la technologie de capture, l’étalonnage et la postproduction ont souffert, le budget réduit les a forcés à revoir à la baisse tout le côté visuel, et ça a fait mal ». Cela pourrait donc expliquer le rendu parfois “cheap” de certaines créations.

Netflix veut capter notre temps de cerveau disponible

Un dernier élément à relever est la concurrence sur le marché du streaming et d’Internet en général. Netflix fait en effet face à des rivaux tels que Disney+, Amazon Prime Video, mais aussi aux acteurs traditionnels de la télévision. Les réseaux sociaux nous prennent aussi du temps, et il faut donc se distinguer en employant des méthodes fortes et calibrées.

C’est également le point de vue de Virginie Martin qui rappelle que la plateforme de streaming, doit « capter notre temps de cerveau disponible, y compris quand il rogne sur notre sommeil, est la base de sa rentabilité ».

Pour ce faire, le géant du divertissement s’appuie sur ses algorithmes de plus en plus puissants et perfectionnés. Ils nous connaissent par cœur et en apprennent plus sur nous lors de chaque visite. L’IA sait donc parfaitement répondre à nos attentes et cela renforce le côté addictif du service.

Les récits sont aussi savamment construits, et après le ventre mou observé dans certains épisodes, les fameux cliffhangers du final nous donnent envie de lancer l’épisode suivant. Et tant pis si le suspense est désamorcé en cinq secondes, voire carrément ignoré, car nous sommes toujours devant notre écran et Netflix a tenu son pari.

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Par : Netflix, Inc.
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M15.9 avis