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ENQUÊTE. Qui profite vraiment de l’augmentation des prix de vos courses alimentaires ?

Sur 100 euros de courses, combien va vraiment à l’agriculteur, à l’industriel, au supermarché et à l’État ? La commission d’enquête sénatoriale rendue ce 21 mai 2026 accuse la grande distribution de « marges prédatrices ». On a vérifié tout cela.

Créée fin novembre 2025 à l’initiative du groupe écologiste et présidée par la sénatrice Anne-Catherine Loisier, la commission d’enquête sénatoriale a auditionné des centaines d’acteurs de l’industrie agro-alimentaire pendant six mois. Sa rapporteure, Antoinette Guhl, a présenté les conclusions ce 21 mai 2026.

Verdict : les sénateurs ciblent surtout les grandes surfaces et leurs centrales d’achat. Mais que disent les données économiques disponibles actuellement ? Surtout, à qui profitent les hausses de prix de vos courses ? Pour le savoir, nous avons étudié les données publiques disponibles et nous avons eu quelques surprises.

Ce que les données confirment

La marge brute commerciale de la grande distribution alimentaire tourne effectivement autour de 22 à 23 % du chiffre d’affaires, voire 29 à 30 % sur les rayons frais, selon l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM). Durant la période inflationniste 2022-2024, plusieurs enseignes ont augmenté leur résultat opérationnel de façon significative. Carrefour France, par exemple, affiche des résultats en hausse de +18,5 % entre 2022 et 2023, à 988 millions d’euros.

Le rapport sénatorial identifie également un rapport de force déséquilibré dans les négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs. Cette réalité est documentée de longue date par l’OFPM et corroborée par les auditions. Les centrales d’achat, regroupées sous les parapluies Horizon, Eureca ou Coopernic, concentrent un pouvoir de négociation considérable face à des PME agroalimentaires qui n’ont souvent aucune alternative.

Ce que le Sénat ne précise pas

La marge nette (ce qui reste après salaires, loyers, énergie, impôts et amortissements) se situe en réalité entre 1 et 2 % du chiffre d’affaires pour le commerce alimentaire, selon les chiffres du secteur. Des chiffres comparables à ceux du distributeur américain Walmart (1,8 % en 2023). Confondre marge brute et bénéfice net (comme le font souvent les politiques), revient à comparer le prix d’une maison avec le profit du promoteur (en oubliant les matériaux, les ouvriers et les taxes).

La situation des industriels de l’agro-alimentaire est plus complexe. Les PME françaises de l’agroalimentaire (charcutiers, laitiers, boulangeries industrielles) ont été prises « en étau » entre des matières premières qui s’envolaient et des prix d’achat que les distributeurs refusaient de revoir à la hausse. Les auditions sénatoriales l’ont d’ailleurs démontré.

En revanche, les multinationales (Nestlé, Danone, Unilever) ont clairement reconstitué leurs marges opérationnelles entre 2022 et 2024. Nestlé affiche 17,2 % de marge opérationnelle en 2024. Une croissance à deux chiffres en période de crise, il fallait oser. Par ailleurs, les profits bruts du secteur agroalimentaire ont plus que doublé entre les premiers trimestres 2022 et 2023, passant de 3,1 à 7 milliards d’euros.

La commission insiste aussi sur la « greedflation » des distributeurs. Ce procédé consiste à profiter de l’inflation pour gonfler les marges alors que la hausse des coûts est moindre voire inexistante. En résumé, le rapport sénatorial accuse les distributeurs d’être des profiteurs de crise. Jusqu’à la publication de ce rapport, les données montraient que c’est davantage chez les grands industriels internationaux que les marges ont le plus progressé.

Enfin, la rapporteuse passe très rapidement sur la question fiscale : combien l’État lui-même prélève sur chaque euro alimentaire, à travers TVA, impôt sur les sociétés et cotisations sociales ? Un “oubli” d’autant plus étonnant que cette part est la plus stable.

Quelle est la part de l’État sur vos courses ? 

Impots
© Pexels / Nataliya Vaitkevich

On a tendance à le passer au second plan, mais l’État perçoit des prélèvements à chaque maillon de la chaîne, du champ de l’agriculteur au rayon dans lequel vous récupérez vos courses. Ses recettes se décomposent ainsi : la TVA, l’impôt sur les sociétés, les cotisations sociales patronales et les autres prélèvements (taxe foncière, taxe sur les surfaces commerciales, CFE et autres joyeusetés). Sur 100 euros de courses, combien touche donc l’État ?

La TVA

La grande majorité des produits alimentaires de base (viandes fraîches, légumes, épicerie sèche, produits laitiers) est soumise au taux réduit de 5,5 %. Certains produits transformés prêts à consommer immédiatement (sandwichs, plats chauds) supportent 10 %. Les confiseries, sodas, alcools et caviar restent à 20 %.

Sur un panier de courses type en grande surface, le taux effectif moyen de TVA ressort autour de 5,8 à 6,5 %, compte tenu du mix de produits. Sur 100 euros TTC dépensés, l’État perçoit environ 5,50 à 6,20 euros de TVA nette (c’est-à-dire déduction faite de la TVA récupérée par les entreprises en amont).

L’impôt sur les sociétés

À 25 % (taux standard), il s’applique aux bénéfices des industriels et distributeurs. Avec des marges nettes de 1 à 2 % pour les distributeurs, l’IS qu’ils versent représente environ 0,25 à 0,50 % du chiffre d’affaires final.

Pour les industriels, la situation est plus complexe : les multinationales pratiquent l’optimisation fiscale via les prix de transfert, ce que le rapport sénatorial pointe sans vraiment quantifier. En retenant une estimation prudente, l‘IS total (industrie + distribution, hors optimisation) représente environ 1,5 à 2 % du prix payé en caisse.

Les cotisations sociales patronales

C’est la part souvent oubliée du prélèvement public. La grande distribution est le premier employeur privé de France. Les cotisations patronales représentent environ 42 à 45 % de la masse salariale brute. Le tout représente environ 3,5 à 4,5 % du CA en cotisations patronales côté distribution, auxquelles s’ajoutent celles des industriels et des agriculteurs. Sur l’ensemble de la chaîne, les cotisations sociales patronales représentent 6 à 8 % du prix final payé par le consommateur.

Les autres prélèvements

La TASCOM (taxe sur les surfaces commerciales), la taxe foncière, la CFE et autres contributions locales s’ajoutent pour environ 1 à 1,5 % du CA des grandes surfaces.

Sur 100 euros de courses, l’État touche entre 14 et 18 euros décomposés ainsi :

  • TVA : 5,50 à 6,20 €
  • IS (industrie + distribution) : 1,50 à 2 €
  • Cotisations sociales patronales (toute la chaîne) : 6 à 8 €
  • Autres taxes : 1 à 1,50 €

C’est donc bien plus que ce que touchent les agriculteurs français pour les mêmes 100 euros.

Combien donnez-vous à chaque acteur tous les mois ?

Paiement Carte Nfc Commerce
© DC Studio / Shutterstock.com

En nous appuyant sur la méthode de « l’euro alimentaire » développée par FranceAgriMer et l’INSEE (qui décompose chaque euro de consommation alimentaire en valeurs ajoutées par maillon) voici la répartition estimée pour les trois profils de ménages les plus courants en 2026 (chiffres établis avec les données de l’INSEE et les estimations 2025-2026 disponibles) :

  • Célibataire : 280 €/mois
  • Couple : 450 €/mois
  • Couple avec un enfant : 560 €/moi

À partir des travaux de l’OFPM et de Boyer (FranceAgriMer, Économie rurale, 2021), la répartition retenue par euro dépensé est la suivante :

  • Agriculteurs : 7 %
  • Industrie agroalimentaire : 14 %
  • Distribution : 19 %
  • Logistique et services : 10 %
  • Importations et intrants étrangers : 32 %
  • État (TVA + IS + cotisations) : 16 %
  • Reste (amortissements, provisions, capital) : 2 %

Concrètement, voici ce que cela représente pour chaque profil de consommateur :

👤 Célibataire — 280 €/mois

Acteur Part (%) Montant
Agriculteurs français 7 % 19,60 €
Industrie agroalimentaire (France) 14 % 39,20 €
Grande distribution 19 % 53,20 €
Logistique et services 10 % 28,00 €
Importations / intrants étrangers 32 % 89,60 €
État (TVA + IS + cotisations) 16 % 44,80 €
Capital et amortissements 2 % 5,60 €
Total 100 % 280,00 €

👫 Couple sans enfant — 450 €/mois

Acteur Part (%) Montant
Agriculteurs français 7 % 31,50 €
Industrie agroalimentaire (France) 14 % 63,00 €
Grande distribution 19 % 85,50 €
Logistique et services 10 % 45,00 €
Importations / intrants étrangers 32 % 144,00 €
État (TVA + IS + cotisations) 16 % 72,00 €
Capital et amortissements 2 % 9,00 €
Total 100 % 450,00 €

👨‍👩‍👦 Couple + 1 enfant — 560 €/mois

Acteur Part (%) Montant
Agriculteurs français 7 % 39,20 €
Industrie agroalimentaire (France) 14 % 78,40 €
Grande distribution 19 % 106,40 €
Logistique et services 10 % 56,00 €
Importations / intrants étrangers 32 % 179,20 €
État (TVA + IS + cotisations) 16 % 89,60 €
Capital et amortissements 2 % 11,20 €
Total 100 % 560,00 €

Sources : Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM / FranceAgriMer) · Boyer Ph., « L’euro alimentaire », Économie rurale, 2021 · INSEE comptes nationaux · Budgets de référence 2026. Les pourcentages reflètent la valeur ajoutée nette captée par maillon (méthode OFPM/euro alimentaire, données 2019), et non les marges brutes commerciales citées dans le rapport sénatorial.


Infographie Courses Repartition Pc
© Presse-citron x NotebookLM

Le poste « importations et intrants étrangers » (matières premières agricoles importées, emballages, énergie, intrants industriels) est de loin le poste le plus coûteux. Mais selon les données disponibles, l’État est le deuxième bénéficiaire stable de chaque euro alimentaire. L’agriculteur français, lui, reste le grand oublié de la chaîne avec à peine 7 centimes par euro dépensé (quasiment la même estimation que le rapport sénatorial).

Finalement, le rapport sénatorial est plutôt en accord avec les données disponibles, mais les déclarations de la rapporteuse “oublient” de mentionner que l’État profite lui aussi largement de la situation actuelle. “Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt.”

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