Au début du mois de juin, les climatologues craignaient déjà le retour d’El Niño ; leur prévision a été confirmée moins de quinze jours après par la Japan Meteorological Agency (JMA) et la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). À l’échelle mondiale, les températures ont atteint des seuils démentiels. Même en France, alors que l’Europe occidentale n’est pas affectée directement par El Niño, la période estivale 2026 fut accablante : un mois de juin oscillant entre 26 et 43 °C, suivi d’un mois de juillet qualifié comme le plus chaud depuis 1900.
Histoire d’ajouter une ombre supplémentaire à ce tableau, une nouvelle étude parue le 27 août dans la revue Science a fait état d’une triste démonstration. Un millénaire entier d’oscillations climatiques n’a jamais engendré un seul épisode comparable à ceux que nous subissons depuis quatre décennies : leur intensité moyenne a grimpé de 40 % et la courbe tend vers le haut. « Ce phénomène vient se superposer au réchauffement climatique et va probablement doper la hausse des températures que les gaz à effet de serre provoquent déjà en temps normaux », précise Julia Cole, autrice principale de l’étude. Une conclusion implacable, qu’ils ont tirée à partir de l’analyse géochimique de récifs coralliens de l’archipel des Galápagos.
Mille ans de mémoire enfouie dans les coraux du Pacifique
L’équipe a prélevé treize carottes de coraux (des colonies vivantes et des blocs fossilisés) aux îles Galápagos. L’archipel, situé dans le Pacifique équatorial oriental, est l’une des zones géographiques où les eaux de surface se réchauffent le plus violemment lors d’un épisode El Niño. Un site d’observation privilégié, au sens scientifique du terme, car les fluctuations de température y sont beaucoup plus marquées que dans le reste du bassin pacifique.
Lorsqu’ils grandissent, année après année, ils sécrètent des couches de carbonate de calcium dont la composition chimique varie en fonction de la température de l’eau dans laquelle ils ont grandi. Deux indicateurs permettent aux chercheurs d’analyser ces variations : le rapport entre le strontium et le calcium, dont la proportion dans le squelette corallien diminue à mesure que l’eau se réchauffe, et le ratio entre les différents isotopes de l’oxygène, qui reflète lui aussi les conditions thermiques du milieu. En échantillonnant ces strates millimètre par millimètre, sur des segments couvrant chacun au minimum vingt ans, l’équipe a pu reconstituer plus d’un millénaire de variations thermiques dans le Pacifique oriental.
C’est de cette manière qu’ils ont découvert que les épisodes El Niño les plus puissants se concentrent exclusivement dans les quatre à cinq dernières décennies, là où la période antérieure se caractérisait par une « configuration assez constante de faible intensité », pour reprendre les mots des chercheurs.
Une potentielle apocalypse climatique
Pour écarter l’hypothèse d’une cause naturelle, les chercheurs ont confronté les données des coraux à des simulations informatiques reproduisant le climat du dernier millénaire. Ces modèles tiennent compte des deux principaux facteurs capables d’influencer El Niño sans intervention humaine : les grandes éruptions volcaniques, qui projettent des aérosols dans la stratosphère et refroidissent temporairement la planète, et les variations cycliques de l’activité solaire. Même en intégrant ces variables, l’intensification des épisodes récents demeure absente de tous les scénarios testés.
Autre source d’inquiétude, et non des moindres : si, grâce aux coraux, l’aggravation des épisodes a pu être révélée, c’est que les modèles climatiques sur lesquels s’appuient les gouvernements et les agences météorologiques pour anticiper les prochains épisodes El Niño ne l’avaient pas prédite. Le phénomène est, en toute logique, sous-estimé, selon l’équipe. « Cela signifie probablement que les modèles ratent quelque chose dans la façon dont El Niño réagit au changement climatique, et nous devons comprendre pourquoi », prévient Stevenson, dont le laboratoire compare actuellement plusieurs modèles entre eux pour déterminer leurs failles.
Rappelons qu’El Niño est un phénomène mondial, provoquant des effets en cascade à l’échelle du globe. Les précipitations qui arrosent habituellement l’Indonésie et l’Australie migrent vers le centre du Pacifique, provoquant sécheresses et feux de forêt dans le Pacifique occidental. Le jet stream, déplacé vers le sud, provoque des pluies torrentielles en Californie et dans le sud des États-Unis. Les côtes du Pérou et de l’Équateur surchauffent, menaçant les ressources halieutiques locales, déjà appauvries par la surpêche. L’Afrique de l’Est subit des inondations anormales tandis que l’Afrique australe et l’Inde subissent des épisodes de sécheresse qui déciment les récoltes et favorisent la propagation de maladies liées à l’eau (choléra, fièvre typhoïde, hépatite A).
Si El Niño gagne encore en intensité, comme le suggèrent les auteurs de cette étude, les conséquences seront encore plus dévastatrices. « Aucun pays ne dispose des ressources nécessaires pour se protéger intégralement de ces impacts », rappelle Cole. Nous n’avons même pas idée de l’ampleur des différentes crises – sociales, humanitaires, énergétiques, alimentaires, climatiques ou environnementales – qui nous attendent : nous ne sommes qu’au début d’une très pénible escalade.
- Les épisodes d’El Niño sont devenus 40 % plus intenses en quatre décennies, selon une étude récente.
- Cette intensification, liée au réchauffement climatique, pourrait aggraver les crises mondiales à venir.
- Les modèles climatiques actuels sous-estiment les effets d’El Niño, menaçant ainsi la préparation face à ses conséquences.
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