Passer au contenu

Peut-on greffer des organes de cochons génétiquement modifiés sur des humains ?

La médecine avance-t-elle plus rapidement que l’éthique ?

Chaque semaine, ils sont des milliers de patients à s’allonger sous les néons des centres de dialyse, reliés pendant des heures à des machines qui remplacent la fonction de leurs reins défaillants. Certains attendent depuis des années qu’un donneur humain compatible se présente, mais d’autres savent qu’ils n’auront sans doute jamais cette chance. En 2023, une autre option fut envisagée dans certains hôpitaux américains pour contourner le problème de la pénurie de donneurs : transplanter un rein de porc, génétiquement modifié pour échapper au rejet immunitaire.

Cette année-là, Towana Looney, 53 ans, et Timothy Andrews, 66 ans, ont accepté de tenter l’expérience. La première a été greffée à New York ; le second, quelques semaines plus tard, à Boston. Tous deux souffraient d’insuffisance rénale avancée ; leur âge et leur profil médical les plaçaient donc en dehors des candidats prioritaires aux greffes humains. Restait alors cette possibilité, explorée depuis des années sans jamais franchir le seuil des applications cliniques : la xénotransplantation, soit la greffe d’organes d’animaux à l’homme. Jusqu’où la médecine peut-elle aller pour sauver des patients, lorsque toutes les solutions habituelles ont été épuisées ?

Xénotransplantation : retour d’une idée que l’on croyait abandonnée

Avant d’en arriver aux essais cliniques récents, la xénotransplantation a traversé des décennies d’expérimentations hésitantes, souvent soldées par des échecs et des tentatives parfois très hasardeuses. Dès le début du XXᵉ siècle, des chirurgiens européens ont tenté de greffer des reins de chèvres ou de singes sur des humains, sans grand succès.

Impossible, également, de passer sous silence le chirurgien français Serge Voronoff et ses expérimentations controversées des années 1920-1930, que l’on jugerait aujourd’hui purement absurdes : l’homme greffait des testicules de primates sur ses patients dans l’espoir de les faire rajeunir. Le rajeunissement était alors très mal compris et la science de l’époque n’avait pas encore percé les secrets des hormones ou ceux du système immunitaire qui fait qu’un corps rejette ce qui lui est étranger.

Serge Abrahamovitch Voronoff
Serge Voronoff était convaincu que les glandes sexuelles produisaient une substance essentielle à la vitalité et à la jeunesse. © Bain News Service / Wikipédia

Dans les années 1960, de premiers essais plus sérieux ont eu lieu : le chirurgien américain Keith Reemtsma transplanta des reins de chimpanzés sur plusieurs patients. L’une de ses patientes survivra même neuf mois, un exploit pour l’époque. Néanmoins, ces greffes restent exceptionnelles, et l’arrivée des greffes humaines, facilitées par les immunosuppresseurs (cyclosporine, tacrolimus), enterre temporairement ce concept. Les décennies suivantes, la priorité fut de mieux utiliser les organes humains disponibles.

Mais aujourd’hui, la pénurie d’organes aux États-Unis est à un stade critique, et la dynamique actuelle de la politique budgétaire du pays ne devrait rien arranger à celle-ci. Près de 90 000 patients attendent un rein, plus de 10 000 espèrent une greffe de foie, et 3 500 autres sont en attente d’un cœur. Une demande qui dépasse de loin le nombre d’organes disponibles, et qui ne cesse de s’amplifier.

Dans les années 1980, l’idée de greffer des organes animaux refit brièvement surface, mais échoua de nouveau à démontrer sa viabilité. En 1984, le cas de « Baby Fae » attire l’attention du monde entier : cette fillette, née avec une malformation cardiaque incurable, reçut un cœur de babouin à l’hôpital Loma Linda, en Californie. Elle survivra 20 jours seulement.

L’expérience déclencha aussitôt un flot de critiques véhémentes : militants des droits des animaux, bioéthiciens et juristes s’insurgèrent devant une intervention à très haut risque sur un nourrisson incapable de consentir. L’affaire, médiatisée à l’extrême, obligea même le chirurgien Leonard Bailey à prendre des mesures de sécurité personnelles face aux menaces qu’il a reçues.

Après ce terrible épisode, la xénotransplantation fut condamnée à retourner d’où elle venait : des marges de la médecine. On considéra qu’elle resterait incapable de dépasser le stade expérimental, mais cette mise au ban ne durera pas très longtemps.

L’étape qui manquait à la xénotransplantation

Dans les années 1990, tout bascula ; les chercheurs mirent le doigt sur ce qui provoquait l’échec systématique des greffes animales. Échec, qui tenait, en grande partie, à une réaction immunitaire fulgurante dès que le greffon était mis en place. Quelques heures après l’opération, l’organe était rejeté et détruit.

Pourquoi ? Parce qu’à la surface des cellules porcines, un sucre (absent chez l’Homme) était présent : l’alpha-gal. Le système immunitaire humain, ne reconnaissant pas cette molécule, déclenchait aussitôt une violente réaction visant à éliminer l’organe étranger.

Supprimer ce premier signal d’alerte devint la priorité. Les chercheurs commencèrent par éliminer le gène responsable de la production d’alpha-gal dans le génome porcin. En creusant, ils identifièrent d’autres molécules qui posaient problème : le Neu5Gc et le Sd antigen, deux sucres, eux aussi, absents chez l’Homme et susceptibles de déclencher une nouvelle réponse immunitaire. Pour minimiser les risques de rejet, leurs gènes furent également supprimés.

Ces modifications ne suffisaient cependant pas à rendre le greffon entièrement compatible. Même privé de ses sucres problématiques, l’organe restait vulnérable à d’autres mécanismes de défense du receveur.

Pour stabiliser la greffe, les chercheurs ont ajouté plusieurs gènes humains au génome des porcs. Certains limitent les risques de coagulation anormale, qui peuvent obstruer les vaisseaux sanguins du greffon en formant des caillots. D’autres apaisent l’inflammation générée par la présence de l’organe étranger. Enfin, certaines modifications empêchent les cellules immunitaires du receveur (les phagocytes, notamment) d’identifier les cellules porcines comme des cibles à détruire.

Quelque chose d’autre coinçait encore : la taille de l’organe. Sans intervention, les porcs atteignent naturellement un poids de plusieurs centaines de kilos ; leurs organes pourraient ainsi continuer de croître après la greffe et devenir trop volumineux pour le receveur humain.

Pour limiter ce risque, certains laboratoires modifient aussi le gène du récepteur de l’hormone de croissance, afin de freiner la croissance des organes dès la phase embryonnaire. C’est le choix de Revivicor, l’une des entreprises aujourd’hui en pointe sur le sujet, filiale de United Therapeutics. D’autres sociétés, comme eGenesis aux États-Unis ou ClonOrgan en Chine, adoptent une méthode différente : plutôt que de modifier la croissance, elles travaillent à partir de races de porcs miniatures, dont les organes sont naturellement plus proches des dimensions humaines.

Chaque équipe crée ainsi son propre « cocktail génétique ». À ce stade, aucun consensus ne s’est encore imposé sur la combinaison idéale de modifications. « Personne n’a encore trouvé le porc parfait », résume le chirurgien Joe Tector, un chirurgien spécialisé dans la greffe ayant étudié pendant 20 ans la xénotransplantation. Tous avancent à tâtons, dans l’espoir de stabiliser durablement les greffes et de contourner irrévocablement le rejet.

Les essais humains, entre espoirs et abîmes d’incertitudes

Ces dernières années, la xénotransplantation a enfin franchi les murs des laboratoires pour s’inviter dans les premiers essais sur l’homme. De ce fait, Towana Looney et Timothy Andrews, cités en introduction, en sont devenus les figures de proue.

Chez Towana Looney, l’espoir, d’abord palpable, a été de courte durée. Le rein fonctionnait, produisait de l’urine, ne montrant aucun signe de rejet immédiat. Elle avait même retrouvé le chemin de son domicile, placée sous surveillance médicale. Mais quelques mois plus tard, sans qu’une explication définitive ne vienne éclairer le mystère, le greffon a subitement défailli.

Retour à la dialyse pour Looney, qui, malgré tout, n’abdique pas, se tenant prête pour une nouvelle tentative porcine si l’occasion se présente. Une persévérance qui a de quoi interroger : jusqu’où peut s’étendre la force de la volonté individuelle face aux caprices de la science ?

Timothy Andrews, lui, poursuit pour l’heure son parcours sans accrocs. Le protocole qu’il suit diffère légèrement : en plus des immunosuppresseurs classiques, il reçoit un anticorps monoclonal conçu pour bloquer une molécule clé du système immunitaire, le CD154. En la neutralisant, les chercheurs espèrent ralentir, voire empêcher, la production d’anticorps dirigés contre le greffon porcin. C’est sur cette modulation de la réponse immunitaire que repose aujourd’hui l’essentiel des espoirs : contenir ces anticorps avant qu’ils ne compromettent la survie de l’organe.

La xénotransplantation : une course scientifique et économique

Comme souvent, lorsqu’il est question d’une technique médicale salvatrice et potentiellement disruptive, les logiques scientifiques croisent rapidement les intérêts industriels. Aux États-Unis, la FDA a récemment validé un premier essai clinique encadré, confié à United Therapeutics. Les deux autres acteurs énoncés précédemment (eGenesis, ClonOrgan) s’apprêtent de leur côté à lancer leurs propres protocoles.

Des démarches concurrentes qui prouvent qu’un nouveau modèle industriel est en pleine édification. Produire des organes standardisés, reproductibles et génétiquement optimisés, afin d’endiguer la pénurie chronique de greffons humains. Pour les entreprises engagées, il s’agit de structurer une filière entière, capable à terme de fournir des organes sur mesure, pleinement fonctionnels.

Des millions de dollars sont déjà consacrés à la création de lignées porcines sur-mesure, modifiées génétiquement pour minimiser les risques de rejet. Chaque laboratoire fait ses choix : nombre et nature des modifications génétiques, stratégies d’immunosuppression, dimensions des organes, voire sélection des races porcines utilisées.

L’ébullition est totale, alors même qu’aucun greffon porcin n’a réellement fait ses preuves au-delà de quelques mois. La question de la viabilité clinique se pose ici très naturellement, tout comme celle de l’éthique. Jusqu’où la médecine peut-elle aller pour contourner la pénurie d’organes ? À partir de quel seuil ces porcs hautement modifiés cessent-ils d’être de simples animaux d’élevage pour devenir des « objets biologiques », taillés sur demande ? Où placer la frontière entre innovation médicale et marchandisation du vivant ?

Le rejet par le système immunitaire a toujours fini par triompher de l’ingéniosité humaine ; la médecine parviendra-t-elle un jour à contenir cette limite ? C’est ici justement que se loge le pari principal de la xénotransplantation : fabriquer des organes compatibles, oui, mais en apprivoisant un système immunitaire qui n’a pas évolué pour tolérer l’altérité biologique. Tant que cette problématique n’aura pas été éradiquée, chaque greffe animale ne fera que repousser l’échéance sans jamais sécuriser le greffon. C’est un fait : la xénotransplantation progresse, mais elle progresse sur un vide théorique encore trop profond. L’immunité humaine est-elle indéfiniment négociable, ou reste-t-elle, au fond, le dernier terrain non modifiable du vivant ? En tentant de la dompter, la médecine s’affronte à un système qui est à la fois son ennemi et la condition même de sa survie. C’est ce qu’on pourrait appeler un grand écart thérapeutique.

  • Après des décennies de tentatives infructueuses et controversées, la science a identifié les mécanismes du rejet immunitaire rapide des organes animaux.
  • Grâce à l’ingénierie génétique avancée, les chercheurs modifient aujourd’hui des porcs pour rendre leurs organes plus compatibles avec l’être humain.
  • Si les avancées en xénotransplantation ravivent l’espoir de pallier la pénurie d’organes, des obstacles de taille demeurent : complexité du système immunitaire, dilemmes éthiques et intérêts économiques.

📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.

Newsletter 🍋

Abonnez-vous, et recevez chaque matin un résumé de l’actu tech